Véronique Laurent Denieuil

Bonjour Véronique Laurent Denieuil. Je vous remercie de prendre le temps de répondre à mes questions.

La gravure vous est tout d’abord venue de la pratique du dessin. Quand avez-vous commencé à vous y intéresser et pour quelle raison ?

« Cela remonte à quand j’étais très jeune. Parfois à l’école au lieu d’aller en récréation je dessinais. J’avais la classe pour moi toute seule. J’ai ensuite passé un baccalauréat artistique puis j’ai arrêté le dessin avec les circonstances de la vie. J’ai recommencé en venant à Paris. Je prenais des cours du soir à l’Ecole Duperré.  Par la suite j’ai fait mon chemin, j’ai visité un atelier de gravure et j’ai tout de suite été attirée par cette pratique. Il y avait quelque chose de très mystérieux, rien qu’à l’odeur de l’encre. C’est une odeur qui m’a fascinée. »

Pourquoi ce passage à la gravure et pas à la peinture par exemple ?

« J’aimais beaucoup le modelage mais c’est difficile à Paris de s’y orienter, il y a peu de places. Le moulage c’est très long et rébarbatif. La gravure c’est différent. C’est une sorte de découverte de chaque instant. Tout va dépendre des tirages que l’on fait. Il y a des possibilités de jouer avec tout en ne contrôlant pas tout. J’aime ce  côté magique où l’on ne sait pas vraiment ce que l’on va obtenir comme résultat. »

 

« Alone III »

 

Pourquoi cet intérêt particulier pour le modèle vivant ?

« Peut-être parce que je cherche à mieux connaître l’Homme, les autres et moi. Apprendre des autres pour les connaître, voire reconnaître en eux ce que je porte en moi d’une autre façon, car nous sommes tous uniques. La gravure est un réel moyen d’expression pour moi. »

Que représente le mouvement pour vous et comment travaillez-vous à le représenter ?

« Quand j’ai interrompu le dessin c’était pour faire de la danse, exprimer quelque chose avec le corps, le visage. Lorsque vous regardez le corps de quelqu’un, il va exprimer une émotion à un moment donné, un moment qui ne reviendra jamais. Et là, tout change, l’on ne reconnait plus la personne pendant un certain temps, même si on la connaît. Elle devient l’émotion. Comme si le support incarnait la profondeur. »

Vous utilisez dans votre pratique artistique de l’aquatinte au sucre. Pouvez-vous nous expliquer un peu pourquoi ce choix ?

« Je n’ai pas d’atelier donc j’aime bien le rapport avec la plaque. C’est une grande intimité qui se crée entre elle et moi. Avec un pinceau vous faites un dessin sur une plaque avec une solution à base de sucre, après vous plongez le tout dans l’eau chaude. Là où il y avait du sucre, ce dernier va se soulever et laisser la plaque à nu. On met l’aquatinte, une poudre sur la plaque, on la chauffe, on met le tout dans l’acide. L’acide va grignoter là où il y avait du sucre et les endroits protégés par le vernis ne vont pas mordre. Enfin vous avez votre dessin sur la plaque. Mais cela ne marche jamais vraiment comme prévu. Le sucre ne s’en va pas toujours très bien et ne va pas toujours là où l’on aimerait qu’il aille. »

Le thème central de votre art se révèle la fragilité humaine, l’incertitude, l’émotion. Pourquoi cet intérêt particulier pour  les fêlures, la rupture ? Comment le retranscrivez-vous ?

« Je pense que c’est ce qui me constitue, j’essaie donc de le reproduire. Après je ne dis pas que j’ai réussi, je ne sais pas. On a tous une fragilité émotionnelle, quelque chose de très sensible chez l’être humain que l’on veut souvent cacher en se donnant un coté très dur. C’est peut-être la profondeur qui m’intéresse plus que la surface, le non-dit. C’est pour cela que souvent en tant que plasticien l’on va faire le choix de s’exprimer davantage par l’image, car l’on n’a pas les mots pour dire l’émotion. »

 

« Déchirure »

 

 Vous parlez de la rencontre avec l’autre qui semble beaucoup vous inspirer au sein de vos gravures. Représente-t-elle la spontanéité du moment, ce qui est impalpable ?

« Cette rencontre peut s’avérer très fragile, un rien peut la briser. Parfois l’autre n’est pas là mais là quand même. L’autre n’est pas nous mais il est partie intégrante de nous. Il n’est pas non plus comme on voudrait qu’il soit, mais il en est de même pour nous. Cela révèle une profonde complexité. »

 

« Intimité-VI »

 

Vos œuvres contribuent à renseigner davantage sur soi ou sur l’autre ?

« Mes gravures ont un côté très personnel et je les crée davantage car moi j’en ai besoin. J’ai toujours une profonde angoisse qui monte en moi quand je dois montrer mon travail aux autres, ma vulnérabilité. Quelque part, j’ai peur de leur regard. C’est une expérience assez compliquée. »

Vous inspirez-vous également de rencontres personnelles ?

« Oui, il y a des moments que j’ai vécus, dont je ne suis pas toujours consciente, mais ils sont à moi, c’est ma manière de les laisser sortir. C’est des moments que j’ai ressentis, vus, expérimentés. »

 

« Étreinte »

 

De quelle façon représentez-vous vos personnages pour qu’ils transmettent l’émotion souhaitée ?

« A vrai dire, je ne m’étais jamais posée la question. Je commence à faire un personnage qui va évoluer en fonction de ce qui va se passer sur la plaque, des morsures.  Cela prend du temps et change au fil des heures. La plaque est faite de métal, soit du zinc soit du cuivre. En fonction de ce qu’il y a dessus je vais essayer de m’adapter jusqu’au moment où je sais que c’est fini et je n’ai plus rien à faire. Je n’ai jamais réussi à me tenir à mon idée première. »

Je vous ai proposé de choisir des œuvres que vous affectionnez particulièrement. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

« Certaines me renvoient au temps qui passe sur le corps. Pourtant cela ne change rien au niveau de nos émotions. Chez les hommes et les femmes on ressent la même chose. Il y a universalité des sentiments. On a du mal à savoir si mes personnages sont genrés pour la plupart. Cela me renvoie au fait qu’on m’a souvent dit que j’étais dure avec mes personnages, que c’était trop triste, trop froid. Peut-être que les gens qui m’ont dit ça ont raison. Pourtant moi, j’éprouve une certaine douceur pour eux. Oui, pour moi, c’est de la tendresse. »

 

« Ages de la vie »

 

Interview de Véronique Laurent Deniueil réalisé Par Léana Zocolan le 16 janvier 2021

Découvrir d’autres articles

Vous aimez ? Rejoignez dès à présent le premier réseau social dédié à l’art, inscription gratuite !

Logo Hubbub Art

Suivez nous sur

Hubbub Art sur facebook            

 

 

 

 

Réponses

New Report

Close