Interview Pascal Borghi

Bonjour Pascal Borghi et tout d’abord merci à vous de prendre le temps de répondre à mes questions.

Commençons par le commencement et donc par évoquer vos premières expériences. Vous avez suivi un cursus scolaire à Lyon à l’issue duquel vous avez suivi des études de peinture décoration. D’où vous est venue cette envie ? Aviez-vous des artistes au sein de votre cercle familial ou avez-vous été appelé très tôt par le milieu artistique ?

« Absolument pas, je ne suis pas du tout issu d’une famille dans le milieu de la culture, je suis un autodidacte parfait. Assez tôt, non, à mon goût trop tard même. J’ai navigué à partir de l’âge de 25 ans dans le milieu artistique, plutôt dans le domaine du théâtre. »

Vos premières expériences sont celles du théâtre et de la mise en scène. Pourquoi le choix de cette spécialisation et cette appétence toute particulière  pour la scénographie ?

«  Ça a été avant tout une histoire de rencontres. J’étais au départ maître d’art en escrime médiévale. De là j’ai rencontré une personne qui est devenue un ami. Étant metteur en scène, il m’a dit que je devais mettre mes combats en scène. J’ai commencé le théâtre comme ça. Ensuite j’ai volé de mes propres ailes en tant que comédien puis metteur en scène. »

L’année 2001 signe le départ de votre carrière de sculpteur : pourquoi cette transition vers la sculpture ? S’est-elle imposée à vous de manière naturelle, spontanée ou réfléchie ?

« Complètement par hasard. Je ne pensais pas du tout m’inscrire un jour dans ce domaine-là. Pure histoire de rencontres. Je crois que la vie est faite de rencontres. Ça a été une période un peu difficile financièrement parlant. J’avais une entreprise de peinture en bâtiment. Je gagnais beaucoup d’argent mais je ne trouvais pas de sens à ma vie. Cela m’a valu un burnout. Du jour au lendemain j’ai tout arrêté et je ne savais plus ce que je voulais faire. Je venais d’une famille d’artisans et j’avais un chemin tout tracé, ce n’était pas mon choix intérieur.

Je faisais de la décoration avec mon expérience de cinéma et j’ai fait une rencontre. Cette dernière m’a présenté une personne qui avait une usine et voulait être mécène pour faire des ateliers d’artistes. Je suis rentré dans mon premier atelier, j’ai commencé par ce qui s’apparentait à de la décoration et je me suis mis à faire des petits bas reliefs. Cela a duré jusqu’en 2003 où j’ai fait la rencontre d’un artiste. J’ai commencé à essayer à mon tour avec de la terre. Je suis passé de suite à la ronde bosse. J’ai sorti des personnages très vite, de petites sculptures. J’ai continué et je ne me suis pas arrêté depuis. »

Vous dites vous-même que votre démarche artistique se situe sur le corps émotionnel et les tensions de nos vies intériorisées : pouvez-vous nous en dire plus et nous expliquer votre rapport au corps et le traitement de ce dernier dans vos œuvres ?

« Moi ce qui m’intéresse dans le travail du corps ce n’est pas tant l’esthétique corporelle que l’intention émotionnelle que l’on peut y mettre. En sculpture j’utilisais beaucoup de choses que j’ai apprises au théâtre. On nous apprend qu’on a un corps avec dedans toute la part émotionnelle. On apprend à travailler, se demander comment mettre une émotion/intention dans ce corps et pas ne être juste dans la gestuelle. J’ai repris cela en sculpture. Je ne voulais pas faire des corps esthétiquement beaux mais qui n’exprimaient rien réellement. Ma ligne conductrice a été la suivante : m’attarder sur ces intentions et émotions.

Je ne me sens pas obligé de faire des corps complets. Cela aussi me vient du théâtre car l’on nous apprenait que ça ne servait à rien d’utiliser les bras ou la main pour faire un geste, il suffit d’avoir une intention. Les émotions se situent en grande partie sur le buste, le haut du corps car les émotions sont souvent retranscrites dans le dos, le ventre la cage thoracique. On a généralement un regard purement axé sur l’esthétique du corps, mais le fait est qu’ il peut être démembré et avoir quelque chose à dire ».

 

« L’aile brisée »

 

Représentant le corps comme le support d’un être cherchant à se libérer, n’est-il pas paradoxal de mettre en valeur le mouvement mais aussi la contrainte ? L’homme a-t-il besoin de la contrainte pour pouvoir se libérer et s’en défaire ? Où se trouve cette limite poreuse selon vous ?

« Je travaille beaucoup sur nos paradoxes. Ce qui m’intéresse c’est comment décrire ce besoin de liberté qui est le nôtre, encore plus aujourd’hui. Et en même temps toutes les contraintes qu’on peut avoir (affectives, familiales, financières.) Pour moi l’humain est toujours dans ce paradoxe là, ce fragile équilibre. C’est vrai que je travaille souvent des corps dans une recherche de mouvement, l’élévation, la libération et en même temps il y a toujours une contrainte.

Où se trouve la limite ? Quand je le saurai j’arrêterai de chercher. Il s’agit d’une recherche perpétuelle, du moins la mienne. Dans le domaine de l’art, l’on utilise beaucoup le mot « expression ». Si l’on regarde le mot  avec attention, l’on réalise qu’il s’agit d’une « ex-pression », autrement dit une ancienne pression. Tout consiste à cela, trouver comment se libérer de nos pressions. J’ai des œuvres plus libres, d’autres plus contraintes. C’est variable en  fonction de ce que je peux ressentir au moment clé. » 

Vous avez connu la guerre civile au Liban, expérience de vie qui vous a permis de réaliser certaines œuvres à l’instar des « Anges blessés » par exemple. Qu’est-ce que cette épreuve vous a apporté ou enlevé et en quoi a-t-elle eu un impact dans votre profession ?

« Avec le recul, parce que pendant des années je n’arrivais pas à en parler, je me suis aperçu que cela a eu un grand impact dans mon travail de sculpture. C’était une réelle  introspection. J’ai du aller chercher des choses très personnelles et ce vécu en faisait partie. Les corps disloqués me viennent aussi de cette expérience. Lorsque l’on vit ce que j’ai vécu, le rapport au corps est très particulier.

Pour vous raconter une histoire, un jour, nous avons été appelés pour faire du rapatriement sanitaire de blessés et de morts. On a  été appelés sur un attentat qui a eu lieu devant une école. On commence à préparer tout le matériel et là on nous dit : « non mais ne vous cassez pas la tête, prenez juste des pelles et des sacs poubelle. » Effectivement on a  récupéré non pas des corps ni même des morceaux de corps, mais des éléments non identifiables. L’on ne pouvait plus identifier l’intégrité d’un corps. Je ne sais pas si vous vous imaginez. C’est difficile car l’on a besoin de se raccrocher au fait qu’il y avait une personne.

Cela m’a apporté de nombreuses réflexions dans mon travail de sculpture. Jusqu’à quel point on peut identifier une esthétique de corps et un émotionnel ? C’est surtout pour cela que je ne pouvais pas faire que de l’esthétique. Ma technique de sculpture en a découlé tout naturellement. Je travaille particulièrement en terre cuite. Il est important de préciser que normalement quand on travaille en tant que céramiste, on vide ses pièces. Moi je ne vide pas les miennes. Je suis l’antithèse du céramiste. C’est pourquoi je me définis comme un sculpteur. Je mettais tellement de choses à l’intérieur de mon art que vider mes pièces me semblait trop antinomique. Contre les avis que l’on a pu me donner, j’ai trouvé une technique qui m’a permis de ne pas les vider. » 

Pourriez-vous dire finalement que vous êtes l’intermédiaire entre l’émotion et le corps ? Celui qui retranscrit ce qui ne peut pas être dit, ce qui se retrouve enfermé ? Quelle est l’importance de la dimension symbolique ?

« Ce serait prétentieux de le dire. En tout cas au travers de mon travail j’essaie de montrer des choses qui sont intérieures. On est assez pudiques en ce qui concerne nos émotions en général. Je les montre en tant que symboliques. Pour moi quand je réalise mes sculptures, c’est comme si à un moment donné,  quelque chose ne m’appartenais plus. Je suis l’artisan entre guillemets, je donne mes mains, je crée des corps et à un moment il y a quelque chose qui s’incarne, qui ne dépend pas de moi. C’est difficile à définir, c’est de l’ordre de l’invisible. J’ai cette sensation qu’il y a la part technique qui est mienne, puis autre chose, une réelle naissance indépendante de moi. »

« Angelus Rebellium »

 

La notion de métamorphose semble vous être chère, Boris Cyrulnik dit à cet effet : « tout être blessé est contraint à la métamorphose ». Comment se manifeste-t-elle dans votre art ?

« Justement dans ce besoin de se libérer. Cela peut passer par de nombreuses étapes, comme un oignon qui est constitué de plusieurs couches. C’est très dur de se libérer au cours de sa vie de toutes ces couches. Il y a une incidence. Mes dernières pièces ont de plus en plus tendance à s’inscrire entre lisse et brut comme s’il y avait plusieurs couches de corps. Je travaille mes corps lisses tout d’abord, puis je rajoute des couches de brut par-ci par-là. Cela se joue visuellement entre les deux matières qui se mélangent. »

Quelle est/ sont la ou les expériences de vie/ d’art qui vous ont amené à vouloir représenter l’oppression, en grande partie du corps ?

«  C’est en priorité le Liban. Après j’ai aussi eu une adolescence un peu chaotique. J’ai vécu des événements qui m’ont mis dans un certain autisme émotionnel. Pendant plusieurs années je n’ai quasiment parlé à personne.Très vite j’ai ressenti une possible oppression et mise en danger avec le monde extérieur, celui des adultes. J’ai ressenti cela très jeune. Ça c’est accentué lors de mon adolescence, je me suis beaucoup rebellé ce qui m’a valu de partir au Liban. Cette expérience a été humaine mais aussi sociale. Quand on en revient, on revient dans une société qui ne fait pas sens. On en est décalé. On revient là où l’on a plus d’idéaux sociaux, où l’on ne les comprend plus. Au Liban je n’ai pas vécu le mitterrandisme comme on a pu le vivre en France par exemple. Ma vision de la politique était donc très différente. » 

Quelle est la première œuvre qui vous a marqué et dans laquelle vous avez reconnu ce que vous portez en vous en tant qu’artiste ?

« Il y en a beaucoup. C’est un choix complexe. Chacune est témoin des différentes étapes de ma vie. Mes premières pièces m’ont parlé alors que techniquement elles n’étaient pas au point. Mais elles étaient étrangement pures, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas encore d’incidence ou d’influence. Après j’ai de nombreuses pièces qui ont du sens parce qu’elles sont arrivées à un certain moment de ma vie. C’est ce qui me permettait de libérer quelque chose. Elles avaient tout leur sens parce qu’elles prenaient vie à ce moment précis. Elles seraient arrivées deux jours après, elles n’auraient pas eu la même symbolique».

Vous représentez avant tout des corps en résistance : mais une résistance à quoi ?

« C’est une résistance par rapport à toutes les contraintes que l’on peut avoir. Moi, je suis un amoureux de la liberté. Il faut résister à toute forme de contrainte. Cela passe aussi par les contraintes sociales et politiques, mais il s’agit surtout de la nécessité de pouvoir être soi-même dans ce monde. Rien que par rapport à nos proches. Moi par exemple j’avais une voie tracée, inscrite dans les pas de mon père artisan. J’ai du poser les jalons, me mettre en opposition pour suivre mon choix de départ.

« ex-tension »

En étudiant votre façon de vous positionner dans votre art m’est venue une autre citation,  cette fois-ci de Paul Valéry qui déclare dans L’Idée fixe (1931) : « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau. En tant qu’il se connaît. » : Que vous inspire cette phrase ? Résonne-t-elle en vous ?

« C’est exactement cela. Toutes les couches extérieures : l’image qu’on a de soi, qu’on renvoie aux autres, l’image physique, sociale. Il faut arriver à passer ces caps là et après il y a toutes les couches intérieures. Là on touche à l’émotionnel, au subtil de l’être. J’avais fait un travail de photo qui s’appelait « Portraits Baroques ». Le concept était de faire poser toute une série de gens nus dans un cube. C’est l’image physique qui se jouait. Je ne voulais pas des mannequins, mais des gens lambda qui n’avaient jamais posé, encore moins nus. Le but était que les gens, en se mettant à nu physiquement, se mettent aussi à nu émotionnellement.

Cela a été une très belle expérience humaine. Je leur demandais de venir avec un objet personnel qui les représente. Un jour, homme s’est présenté avec un saxophone. Je lui ai demandé s’il était musicien et il m’a répondu que non. Il avait une malformation au larynx qui faisait qu’il ne pouvait pas jouer, il en aurait rêvé. Mais il s’en est acheté un et le gardait toujours avec lui. Derrière ces portraits de gens nus, des histoires se racontent ».

Cette recherche perpétuelle en soi pour essayer d’y dénicher le « grand secret » ou « la vérité », il semblerait qu’il s’agisse-là de l’expérience ultime de la vie dans votre art. Mais qu’en est-il, selon vous, de cette découverte tant souhaitée ?

« C’est une quête perpétuelle, il n’y a pas de fin, y a qu’à la fin que c’est fini. Quand on a enlevé une couche on en découvre une autre ».

Comment pensez-vous que l’on puisse accéder à la vérité ? Est-ce souhaitable ?

« Je pense qu’il y a plein de vérités, chacun à la sienne. La vérité pour moi n’est pas forcément celle de l’autre. A partir de là, ça en fait déjà deux vous voyez. C’est propre à chacun.  S’il n’y a qu’une réponse il n’y a pas de liberté, seulement des pensées uniques ».

Je vous ai proposé pour cette interview de choisir quatre œuvres qui vous parlent. Vous avez sélectionné : « angelus rebellium », « ex-tension », « la fée » et « l’aile brisée ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur chacune d’entre elle, voire une anecdote singulière lors de leur réalisation ?

« Angelus Rebellium est l’une des pièces que j’ai faites pendant le premier confinement. C’est l’ange rebelle. C’est une réaction spontanée de rébellion.  La fée est une pièce plus ancienne, j’ai une affection presque sensuelle avec cette pièce. Elle a son vécu, elle a été la transition entre mes premières pièces « le peuple des arbres à âmes » et les suivantes.

« La fée »

 

Enfin, je vous ai également fait la proposition de choisir une œuvre que vous affectionnez tout particulièrement. Vous avez choisi « Le fils de l’homme », œuvre majeure de l’année 2020. Est-ce un écho à notre société actuelle ? Une critique ? Un appel à l’aide ?

« C’est un jalon particulier dans ce que je fais. C’est la première fois que je fais vraiment du grandeur nature. Elle fait 2m21 de haut. Elle est arrivée à un moment assez étrange. Elle parle vraiment de l’actualité du moment, pas qu’au niveau du Covid mais bien du positionnement de l’Homme dans l’univers, dans la nature, dans son environnement général. Pour moi l’on est en train d’aller dans un mur et je me dis quel dommage qu’on le refuse pour des raisons économiques, X ou Y. C’est une forme de suicide collectif.

Cette pièce, c’est l’ensemble de toutes ces résonances, d’autant plus avec la crise sanitaire qui ajoute à la complexité d’aujourd’hui. Je l’ai commencée en décembre 2019 et terminée pendant le premier confinement. Cela m’a surpris en janvier/février de me dire que l’actualité rattrapait ma pièce. C’était bizarre qu’elle arrive avant et continue sa gestation en pleine pandémie mondiale. C’est une pièce qui me travaille et que je n’ai pas encore réussi à exposer publiquement.

La critique est toujours facile, ce qui m’intéresse c’est de témoigner. Pour moi l’artiste est témoin de son époque, c’est une pièce témoin. Effectivement je montre par des symboles certaines choses mais ce qui compte vraiment, c’est de se demander : « Bon et maintenant on fait quoi ? » Ce que vous ne voulez pas  voir, moi je vous le montre. Finalement, nous sommes libres de nos vies alors plutôt que subir, autant choisir. »

« Le fils de l’Homme »

 

Découvrir les œuvres de Pascal Borghi sur la Marketplace

Réalisé par Léana Zocolan le 12 janvier 2021

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