Interview Marie Taklanti

Bonjour Marie Taklanti et merci de prendre le temps de répondre à mes questions.

Vous vous adonnez à la création de peintures mais il faut savoir que vous vous êtes également ouverte au dessin et à la calligraphie. Dans quel ordre avez-vous touché à ces différents domaines artistiques et pour quelle raison ?

« Dans ma formation j’ai tout d’abord suivi un cursus à Olivier de Serres en art mural, puis j’ai fait un passage aux Beaux Arts de Paris. Je n’y suis pas restée, ce qui a été un grand regret pour moi. Ensuite je suis devenue auteur illustratrice de livres pour la jeunesse. Il s’agit de la  période où j’ai eu mes enfants et où mon enfance a resurgi. Au bout d’une quinzaine d’années j’ai voulu revenir vers la peinture, j’ai repris, je faisais des fragments de corps. Le dessin est venu après. Des clients ont voulu m’en acheter et j’ai donc voulu le développer ».

Vos œuvres tournent en général autour du thème du corps humain, de ses paradoxes et ses complexités. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous vouer à la représentation de ce dernier ? Etait-ce spontané, le fait d’un besoin ou le fruit d’une réflexion profonde ?

« J’ai toujours beaucoup dessiné le corps humain, cela me passionne. Dans toutes mes séries de dessins et de plus en plus, ce qui m’intéresse c’est le mouvement du corps. Cela s’inscrit même dans mon travail où j’ai un engagement du corps. Je travaille toujours debout et je travaille beaucoup avec des modèles qui sont des danseurs et qui ne posent pas, je dois donc capter le mouvement. J’utilise aussi des moyens techniques qui me permettent d’avoir un geste rapide, soit le stylo bille pour faire des croquis rapides ou le pinceau qui est assez fluide pour avoir un trait continu ».

« La ronde »

 

Pourquoi le choix d’effectuer vos dessins au pinceau japonais ?

« Alors je me suis posé la question pendant longtemps car je ne le savais pas moi-même. En fait cela m’a sauté aux yeux un jour lors d’un déménagement. J’ai retrouvé un livre d’enfant de Musset que j’ai gardé comme une relique et qui était fait avec un pinceau calligraphique comme cela. C’est vraiment quelque chose qui m’a imprégnée. Comme toutes les techniques, c’est long à élaborer, il convient d’avoir du papier, un  pinceau et une encre particuliers. Je travaille beaucoup avec des papiers thaïlandais ou japonais qui sont semi-absorbants pour que mon trait ne s’arrête pas. C’est assez complexe ».

Dans votre œuvre « Le souffle », l’on peut avoir une impression de corps liés, qui fonctionnent de concert et qui en même temps aspirent à se délier. L’on peut voir qu’ils sont pour la plupart tournés vers l’extérieur, la fuite. Comment expliquez-vous cela ?

« Alors j’aime bien introduire des ambigüités dans mon travail pour qu’il y ait plusieurs interprétations/lectures. J’ai différents corps qui n’en forment qu’un mais en même temps ils vont dans des sens contraires, ils s’entraident, se repoussent, s’élèvent ou chutent. Je crée aussi des ambigüités dans le genre, beaucoup de personnes me demandent s’il sagit d’hommes ou de femmes. On  rapproche également mes réalisations du figuratif mais les scènes ne sont pas réalistes. Je travaille beaucoup en séries, cela me permet de modifier le dessin ou en chercher un mouvement contraire. Je vais passer d’un dessin à un autre avec des mouvements contraires. J’aime bien ces ambigüités à l’intérieur d’un même dessin ».

« Le souffle »

 

L’on peut voir dans plusieurs de vos dessins à l’instar de « Vortex » revenir cette symbolique du tourbillon qui emporte les êtres humains vers le même centre. Pourquoi cette représentation ?

« Dans le titre, j’essaie d’apporter un indice sans donner tout de suite entièrement la signification du projet. J’aime laisser au spectateur la liberté de développer l’interprétation qu’il veut avoir. L’introduis notamment la notion de phénomène géologique ou météorologique. Dans mon travail il n’y a pas de contexte mais dans le mouvement global on a comme une condition dans laquelle les hommes seraient plongés, contraints à faire face à une situation qu’ils ne maitrisent pas. Ils n’ont pas le contrôle et doivent faire face ».

« Vortex 1 »

 

Votre toile « La ronde » m’a fait penser aux « Danseuses » de Matisse. Est-ce une inspiration pour vous ?

« C’est amusant car lors d’une exposition on me l’a dit. C’est très bizarre car je n’ai rien à voir avec Matisse au niveau de l’expression. Dans mes précédents dessins les personnages sont plus souffrants. Dans la danse on parle plus du bonheur, j’ai envie de tendre un peu vers cela. J’avais besoin d’optimisme et la danse était un moyen de m’en procurer. J’avais envie de varier un peu ce que je faisais et d’aller vers quelque chose d’un peu plus lumineux. L’on intègre un tas d’œuvres qui nous ont enrichies et quelque part on les porte en soi. Ils s’invitent parfois dans un travail inconsciemment ».

« La ronde 3 »

 

Vos représentations sont toujours en mouvement, on a cette absence du statique. Quelle est l’importance du geste ?

« Le geste est un engagement du corps. Je travaille en deux temps. J’ai un temps très long pour élaborer mes compositions et quand je passe à la réalisation d’un dessin je procède extrêmement rapidement. Je pars sur des grands formats pratiquement sans m’arrêter. Dans l’idéal j’aimerais ne pas lever mon pinceau du papier pour avoir ce geste rapide, fluide et continu pour exprimer ce mouvement et aussi pour exprimer la complexité d’enchevêtrement de corps qui n’en font plus qu’un seul. Souvent j’essaie d’y introduire aussi une tension,  deux directions différentes qui vont s’opposer, l’ascension ou la chute, ou des états qui vont se contrarier, des corps qui s’embrassent ou qui luttent. C’est la rapidité qui va être importante pour que mon geste soit vivant ».

« Sinkhole 2 »

 

Est véhiculée l’idée d’une ascension dans votre œuvre « Sarabande » et à contrario d’une marche en avant mais vers son déclin dans « le trou » : quel est votre rapport au lien avec les autres êtres humains  et qu’essayez-vous d’en dire ?

« Ce qui m’intéresse c’est cette quête individualiste de l’Homme qui  a besoin de se regrouper et en même temps  de s’échapper du groupe. L’on a tous un peu ce besoin-là. Nous sommes tous en interdépendance les uns avec les autres et en lien avec la société qui est souvent très pesante. Mais sans le groupe on a du mal à fonctionner donc on y revient. En ce moment ces liens sont mis à mal avec les conditions actuelles, ils deviennent de plus en plus virtuels. Je pense qu’il faut refuser de se laisser séparer, isoler. Il y a les réseaux sociaux bien sûr mais l’on a besoin de réagir.

Parfois mes personnages sont dans des conditions ou ils chutent et d’autres pas. C’est compliqué. En même, temps ils sont en échappée libre. Ils ont une forme d’immortalité mobile, un corps tout puissant, et en même temps il y a une fragilité. Je pense que l’on est toujours un peu entre les deux. Je fouille l’anatomie des corps humains dans mon dessin, j’aime bien l’ossature ».

« Sarabande »

 

La quête identitaire de l’homme nécessite-t-elle toujours un médiateur ? En d’autres termes, avons-nous forcément besoin d’autrui pour se connaître ?

« Je pense que oui, je suis très seule dans mon atelier mais j’ai besoin d’exposer pour exister. On a besoin d’avoir un retour aux autres. Je suis une solitaire en plus mais justement je pense que c’est compliqué, l’on n’existe pas tout seul.  Je trouve cela triste de n’exister que par soi-même. En ce moment les gens ont beaucoup de mal à s’adapter aux conditions actuelles et à un monde en déséquilibre, en instabilité. Ils ont besoin de se raccrocher à quelque chose ».

« Le trou »

 

Vous avez choisi deux œuvres d’artistes qui vous inspirent, pouvez vous nous dire pourquoi ?

« Je vous avais donné Lanfranco Quadrio qui est un graveur italien que j’adore, qui est vraiment une source importante pour moi. Très bel artiste, merveilleux dessinateur. J’aime son propos, il a beaucoup travaillé sur la Divine Comédie de Dante et sur la condition humaine. Il a travaillé magnifiquement le mouvement. Il y a des gens pour qui le thème fait très peur, mais pas pour moi.  Le mouvement traduit l’espoir et la vie. Ses personnages sont toujours en difficulté mais ils ne sont pas morts.

Je vous ai également fait part de l’œuvre «  Need of hesitation » d’Alin Bozbiciu. C’est une découverte qui m’a beaucoup enthousiasmée. Il est davantage optimiste, il travaille sur la danse, j’aime beaucoup son harmonie, c’est vraiment un artiste qui m’a parlé ».

Alin Bozbiciu, « Need of hesitation »

 

Découvrir les œuvres de Marie Taklanti sur la Marketplace.

Réalisé par Léana Zocolan le 19 févier 2021.

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