Interview Elsa Ohana

Bonjour Elsa Ohana et merci de prendre le temps de répondre à mes questions.

Pouvez-vous nous expliquer brièvement votre parcours ?

« J’ai toujours fait du dessin. Dès mon enfance, j’ai suivi les ateliers de pratique artistique à Beaubourg et ai passé mes mercredis à dessiner et créer au Musée du Centre Pompidou.  Cela a directement nourri ma rencontre avec les œuvres. J’ai ensuite fait un baccalauréat en arts plastiques et une hypokhâgne et khâgne avec spécialité arts plastiques. Après un master d’Arts plastiques j’ai passé le capes puis l’agrégation d’arts plastiques, j’ai toujours été à mi-chemin entre la philosophie de l’art, l’Histoire de l’Art et une pratique plastique de création.

A la suite de cette période, j’ai eu un petit moment où je me suis concentrée sur l’Histoire de l’Art et la transmission. J’ai commencé à hybrider ma pratique de dessin avec des formes de superposition plutôt en tampon artisanal jusqu’au moment où j’ai réalisé que c’était de la gravure. J’ai donc glissé de l’art contemporain à la découverte d’une pratique de gravure très codifiée et artisanale. Il y a 4 ans j’ai suivi les ateliers de gravure aux Beaux-Arts de Valence et ça a été la réelle découverte d’un métier d’art. Depuis je fais essentiellement de la gravure, de l’art imprimé et cette découverte a  fait évoluer ma pratique. »

 

 

J’ai vu que vous aviez fait bon nombre de voyages, vous serait-il possible de nous en parler davantage et de nous dire ce que chaque expérience a apporté à votre travail ?

« Mon père est marocain, cela a joué dans mon hybridation personnelle, il y a ce rapport à l’exil, à l’espace, au déplacement. C’est inscrit dans mon ADN. Je suis née à Paris mais j’ai toujours eu envie de bouger, je suis donc allée au Maroc mais aussi en Afrique de l’Ouest, au Burkina, au Ghana, au Togo. Ce qui m’intéresse aussi c’est la pluralité des langues, ces mélanges de cultures. Ensuite je suis allée travailler en Guadeloupe. Cela a été nourri de nombreuses rencontres et là je suis en France depuis quelques années. »

Étant donné le fait que vous aimez beaucoup voyager et découvrir le monde, quel est votre rapport à l’attachement et au contraire à la fuite ? Comment le manifestez-vous dans votre art ?

« Je démêle beaucoup de choses par rapport à cela, je n’ai pas une histoire personnelle très ancrée. Ma mère était corse, mon père marocain. Il y avait déjà ce rapport avec l’endroit d’où l’on vient et dont on est séparé malgré tout. Je ne crois pas en tirer de douleur mais des questionnements. Dans mes premières pratiques de dessin j’avais fait une série qui s’appelait « Les lignes sans généalogie », des graphismes qui n’ont ni source ni arrivée, en mouvement. Je cherche cela assez souvent. Ces lignes sont en mouvement mais aussi en exil. Ce sont des choses qui me parlent beaucoup. »

 

« Pareidolies 1 »

 

Vous détachez-vous quelquefois du dessin et de la gravure pour expérimenter diverses techniques artistiques ?

« Oui assez souvent, j’aime bien revenir à la figuration mais aussi jouer des empreintes, de superposition de matériaux qui vont troubler l’image à un endroit. Je fais aussi plein d’essais avec des filets divers, de la ficelle, des vieux papiers peints, des tas de choses qui peuvent par l’estampage créer des effets graphiques. »

Vous évoquez les notions d’hybridation et de fragmentation dans votre art. On peut le voir par exemple avec votre série « les effacés » dont les œuvres mettent en avant le corps de manière parcellaire. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

« J’ai envie que le récit soit elliptique, que les images fonctionnent quand elles sont ouvertes et plurielles. J’aime le fait que tout ne soit pas dit, que cela élude volontairement une série de détails pour laisser celui qui va regarder faire le reste. Il y a une poésie de l’inachevé qui s’installe. »

 

 

Ainsi votre art semble mettre en avant la discontinuité, la disparition, le manque. Pourquoi cette nécessité de représenter le vide ?

« Cela renvoie sûrement à mon histoire personnelle. Je ne sais pas si c’est le manque ou cet attachement à la mémoire dont on est à la fois dépositaire et qu’on ne peut pas saisir. Cet espace de hors champ est aussi ma propre incapacité à dire des choses. J’ai souvent la frustration qui est que les arts graphiques sont très solitaires ce qui empêche l’interaction. J’aime l’image incomplète car elle invite celui qui la contemple à la combler avec son histoire. »

La question de la ligne, l’ancrage sur le papier, apparaît centrale pour vous. Quelle en est la symbolique ?

« Dans la gravure la ligne n’est pas seulement posée sur le dessin, elle va se gaufrer, venir imprimer le papier, le contraindre même car il y a une résistance. Cette matérialité-là de la ligne me saisit. Je ressens toujours cette émotion à chaque tirage.

Au moment où l’inscription se fait sur le papier il y a vraiment quelque chose de magique. Le papier est mouillé en gravure, il est souple, je parle de la peau du papier, pour moi c’est vraiment quelque chose d’organique. C’est une forme d’empreinte muette. C’est un des paramètres de la gravure que j’adore. La ligne est sur la plaque au départ, j’ai un rapport à celle-ci qui est fondamental. Il y a une nervosité de la ligne qui me parait supplémentaire à celle du dessin. La gravure est une image qui se construit par strates de façon très lente et c’est aussi pour cela un champ d’exploration de l’image assez incroyable. »

Vous êtes très attachée au portrait. De qui vous inspirez-vous lorsque vous représentez un visage ?

« Plutôt que le portrait, je m’attache à dessiner le visage comme endroit de l’expression et de l’émotion. J’aime cet endroit du visage habité. Le terme de « portrait » me paraît figé, davantage de l’ordre de la représentation, ancré dans l’Histoire de l’Art. En tout cas la question du corps et de ses éléments est prégnante. Je préfère l’idée du corps indice, morcelé, que celle du portrait. »

 

« les effacés6 »

 

Des visages de femmes bien plus que des visages d’hommes. Est-ce là un choix conscient ?

« Je compose avec le matériau que je suis. J’ai fait beaucoup de modèle vivant, c’est souvent ce matériau que j’utilise. J’ai fait beaucoup de photographie également et photographié des fragments de corps que j’utilise comme base de recherche. »

Sur votre site j’ai vu que vous aviez créé différentes séries de dessins comme les « hybrides », les « filatures », « les effacés » : Qu’est-ce que cela traduit  et comment faites-vous la distinction ?

« Cela correspond davantage à des mouvements de recherche. Je pars d’un projet au départ, comme celui du féminin morcelé, je ne sais pas exactement où je vais, je tâtonne et je finis par avoir des images qui résonnent entre elles. Je ne sais pas quand la série se termine non plus. Mon processus de recherche n’est pas très guidé, c’est à postériori que je constitue une série. »

 

« filatures2 »

 

Vous assimilez le dessin en grande partie à une fixation de l’image, une image souvent mobile et éphémère : quel est votre rapport à la photographie ?

« Je suis relativement émue par la photo en général mais ce n’est pas une pratique dans laquelle je me sens à l’aise. Sur le plan artistique je me sens assez séparée de cette façon de faire, je suis très ancrée dans le manuel et ce rapport-là à l’objet « appareil photo » d’aujourd’hui me parle moins. Mais les photos floues en mouvement qui échappent à la fixité me plaisent, j’ai du mal avec l’idée de captation définitive des choses. J’aime bien dans le dessin l’idée que ça puisse être une sensibilité qui échappe à la réalité.

En ce moment je fais de la photo-gravure. Je pars d’images que j’ai faites, je les transfère sur des plaques et j’obtiens une plaque de gravures qui va être mordue sur mes noirs de photos, et je vais l’encrer et le passer sous la presse. C’est l’endroit où les deux s’hybrident, je retrouve de la vivance par rapport à l’image fixe. »

Quelles ont été vos plus grandes influences artistiques et pour quelle raison ?

« C’est toujours assez difficile de répondre à cette question. J’ai eu des  émotions très diverses, j’aime autant Penone que des pratiques d’art conceptuel. Ernest Pignon fait un travail proche du sublime pour moi. J’ai l’impression d’être très art contemporain alors que ma pratique ne l’est pas tant. J’adore l’Arte povera, Duchamp, le dadaïsme… »

Si vous deviez citer une œuvre d’un artiste qui suscite en vous des émotions très profondes, de qui nous parleriez-vous ?

« Ernest Pignon, la série des passions à Naples où il s’inspire des peintures du Caravage. Je ressens une forme d’humanité profonde du dessin qui se rencontre avec la vraie vie. »

Qu’est-ce qui vous semble le plus difficile à faire lors du processus de création ?

« Le sentiment que je ressens lorsqu’un projet s’achève. J’assimile cela à une forme de petite mort, s’ensuit un moment de redescente. Mais en même temps j’essaie d’accueillir ce moment. Mais dans le « faire », il y a toujours quelque chose après, un renouveau, comme un départ en voyage. »

 

 

Vous participez à de nombreux événements artistiques dont des Biennales et des rassemblements. Quels sont vos projets actuels et à venir ?

« Au vu du contexte une partie des événements est annulée et reportée mais j’ai une exposition personnelle dans la Drôme, j’ai aussi une exposition collective à Aubenas et le très bel horizon de l’été est une installation appelée « Traversée » sélectionnée pour la art paper de Lucca en Italie avec du son et les estampes suspendues et les spectateurs qui peuvent déambuler dans l’œuvre, un vrai espace à vivre.

Et à la rentrée j’irai aux journées de l’estampe contemporaine à Saint Sulpice à Paris. J’irai aussi à la biennale du dessin à Grenoble et j’ai quelques salons en automne et belle expo personnelle en janvier à Lagarde à coté de Toulon. »

Enfin, si vous ne deviez conserver qu’une seule de vos œuvres, laquelle serait-ce et pourquoi ?

« C’est assez difficile. Je dirais celle qui ne se vend jamais. Celle que l’on garde sans savoir pourquoi. Là j’ai une œuvre qui s‘appelle « filatures » et je n’ai jamais réussi à la vendre. Elle fait partie de mon compagnonnage, toujours présente dans mon atelier, ce sera la mienne, celle que je garderai. »

Réalisé par Léana Zocolan le 16 juin 2021.

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