Interview de Patrick Michel, Fondateur du Musée d’Art Brut de Montpellier

Bonjour Patrick Michel et merci à vous de prendre le temps de répondre à cette interview. 

Tout d’abord nous aurions bien aimé avoir un retour sur votre parcours avant de devenir directeur du Musée d’art brut s’il vous plaît.

J’ai commencé par faire Les Beaux-Arts à Montpellier puis je suis entré dans une école nationale de publicité. Par la suite, j’ai ouvert une agence de publicité depuis 40 ans qui est spécialisée dans le marché de l’immobilier à Montpellier. Je suis toujours gérant de cette affaire. Quant à la création du musée, elle démarre y a maintenant plus de 15 à 20 ans pour une ouverture il y a 5 ans de là.

Avez-vous toujours été happé par le milieu de l’art ?

Oui tout à fait, mon père était artiste et lorsque nous étions jeunes avec mon frère, on le suivait lors de tous ses vernissages. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde, c’était encore l’époque où l’on rencontrait des gens marginaux reconnus dans ce domaine de l’art brut.

Pourquoi l’art brut ? Est-ce une sensibilité particulière ? D’où vous vient-elle ?

L’art brut ne m’est pas venu tout de suite. L’on a classé mon père dans cette mouvance à tort puisqu’il s’agissait d’un créateur d’art singulier. Je reviens sur la notion d’art brut qui est celle de Dubuffet déclarée en 1945. Il distingue l’art brut par la notion cruciale d’enfermement, raison pour laquelle cet art était avant appelé l’art des fous. Ce sont des personnes possédées, plongées dans la folie. Les réalisations de ce type sont aujourd’hui extrêmement rares, il est difficile d’en trouver à notre époque. Aujourd’hui, les hôpitaux déclarent avoir des patients qui font de l’art brut mais c’est faux. L’art y est invité, il est utilisé à des fins thérapeutiques. Si les individus sont dirigés, alors ce n’est en aucun cas de l’art brut. Il faudrait, pour parler ainsi, que ce patient hospitalisé soit un rebelle, voyez-vous. Qu’il rejette fermement ce qu’on l’invite à faire. L’art brut est le résultat de l’expression d’une folie. De nos jours, les bienpensants veulent rentrer cette mouvance art brut dans l’art moderne, mais cela n’a aucun sens.

J’ai des sensibilités sur tout art. Avant, l’art brut on n’en voulait pas, c’est Dubuffet qui a monté une collection de 3000 œuvres et l’a montrée à Georges Pompidou, président très cultivé qui a refusé de monter un musée d’art brut à Paris. Le premier musée au monde à mettre en avant l’art brut il y a 30 ans est celui de Lille Métropole. Bien sûr, la collection Dubuffet existe depuis maintenant plus de 60 ans à Lausanne, représentant le plus gros musée d’art brut au monde.

Tous ces directeurs de musées, conservateurs qui n’en voulaient pas commencent de plus en plus à s’y intéresser. Il y a encore 40 ans les œuvres ne valaient presque rien, elles sont aujourd’hui hors de prix. Le Centre Pompidou a d’ailleurs intégré une exposition d’art brut dans son musée il y a 6 mois.

Joseph Hofer

Qu’est-ce qui selon vous distingue l’art brut de toute autre forme d’art ?

L’art brut n’est pas invité, c’est une urgence, celle de faire émerger ce qui nous habite. La technique n’existe pas. Si vous prenez par exemple quelqu’un comme Robillard, l’un des derniers artistes reconnus dans le monde, il est entré dans la clinique à l’âge de 9 ans, son père était garde-chasse. En clinique quand on l’a pris en charge, il ne supportait pas l’ordre établi, il était contre tout, c’était un rebelle parmi les autres. Il a refusé de devenir ce qu’on lui demandait d’être là-bas. C’est très rare actuellement.

Le fusil d’André Robillard

Vous êtes-vous déjà essayé à la création ?

Oui j’ai créé dans le même matériau que mon père, du zinc oxydé par la nature. Moi comme j’étais graphiste, je faisais des choses très graphiques et qui fonctionnaient très bien. J’ai fait des expositions en Allemagne avec lui mais cela n’avait pas l’humour et cette force qu’avaient les œuvres de mon père.

Le Musée dispose d’une collection très riche. Pouvez-vous nous faire une brève description de ce dernier et de ses différentes parties qui le constituent ?

La collection est composée de près 2300 œuvres, sur le musée on en expose 800 ce qui fait à peu près 250 créateurs. Lorsque l’on parle d’art brut, l’on n’emploie pas le terme d’ « artistes » mais celui de « créateurs ». Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, ils créaient simplement.

Le musée est composé d’une très grande salle réservée aux plus grands de l’art brut. Sur le même étage, vous trouverez 4 autres salles. Lorsque vous descendez, il y a un jardin qui sépare la maison et l’atelier de mon père que l’on peut visiter. Il y a encore deux étages et une salle pour les expositions.

Le soldats d'Auguste Forestier
Le soldats d’Auguste Forestier

Votre structure met en avant des artistes d’art brut mais également d’art singulier et autres. Pouvez-vous développer ce que l’on peut trouver parmi ces formes artistiques s’il-vous-plaît ?

Comme je vous le disais, les créateurs d’art singulier peuvent être des personnes comme vous et moi mais qui n’ont pas cette force d’enfermement que revêt l’art brut. Les autres, ce sont des artistes reconnus, des peintres vivants ou décédés reconnus dans le système. Nous exposons par exemple le travail de Michel Macréau qui a une reconnaissance mondiale. Nous pouvons également évoquer Claude Massé qui sculptait le liège. Les réalisations de ces gens-là ont également une valeur financière.

Parmi ces formes d’art, vous trouverez davantage de peinture, mais vous ne trouverez pas de sauvagerie dans les œuvres.  

Pouvez-vous nous évoquer quelques artistes dont le travail vous touche tout particulièrement et nous dire pourquoi ?

Je citerais le facteur Joseph Ferdinand Cheval. On le classe dans l’art brut, mais il n’est pas passé par la case psychiatrique. J’ai également découvert, lors d’un voyage en Inde le monde de Nek Chand. Il s’agit d’un Hindou, ancien ouvrier de Le Corbusier, qui s’est approprié un parc dans la ville de Chandigarh. Son histoire est incroyable. Lorsqu’il était contremaitre et finissait son chantier, il allait à vélo ramasser des pierres de l’Himalaya, pierres très importantes pour cette population en termes de symbolique car elles ont une âme. Avec ces dernières, il a commencé à créer des statues jusqu’à réaliser un parc entier de statues. Il a détourné le lieu et en a fait quelque chose d’exceptionnel. J’y suis allé et cela reste pour moi un immense souvenir.

Les personnages de NeK Chand

 

En quoi diriez-vous que cet espace culturel est différent ? Qu’est-ce qui le démarque selon vous ?

Les musées d’art singulier n’exposent pas d’art brut. On considère qu’il y a à peu près 140 créateurs d’art brut dans le monde, vous les retrouverez dans tous les musées d’art brut. Les autres musées sont des musées d’art singulier. Les conservateurs montent des musées avec des œuvres que l’on trouve par-ci par-là à 200 ou 300 euros, tandis que les œuvres d’art brut sont aujourd’hui très rares et bien plus onéreuses.

Il y a des musées d’art brut dans le monde entier, à Baltimore, en Angleterre mais des musées conventionnels, il y en a très peu.

Comment vous êtes-vous procuré les œuvres d’art brut de votre musée ?

J’ai mis 15 années de ma vie à voyager dans divers pays, à trouver des adresses, rencontrer des gens pour découvrir les descendants, enfants et petits-enfants, de ces créateurs d’art brut. J’avais monté tout un dossier. Certains ont accepté de donner des œuvres de leur grand-père, d’autres nous en ont vendu et puis après cela a été uniquement acheté aux enchères ou dans des galeries. Ça a été une entreprise fastidieuse car on en trouve très peu.

Comment sont sélectionnés les artistes des expositions permanentes et temporaires ?

Déjà si l’on reste sur le côté art brut, nous ne faisons que très peu d’expositions car nous n’avons pas ces œuvres à disposition. Je peux faire des expositions d’Aloïse par exemple, mais il faut faire venir les œuvres de Suisse, cela coûte une fortune. Les autres sont des gens que l’on connait, qui sont aussi exposés dans d’autres musées. Ce sont des gens encore vivants. Là, je viens de faire une exposition d’Armand Avril qui a 93 ans, j’ai également fait celle de Gérard Latier, il a 83 ans. Je réalise des expositions de ces gens-là car je les ai connus. Ils nous ont aidés pour le musée et en font partie en tant que singuliers.

Aloïse Corbaz

Si vous deviez qualifier le musée en trois mots, lesquels choisiriez-vous et pour quelle raison ?

Je dirais qu’il est différent, hors normes et exceptionnel.

Une des salles du musée

 

Interview réalisée par Léana Zocolan et publié dans le numéro 116 de Miroir de l’Art

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