Interview de Michel Gasqui

Bonjour Michel Gasqui et merci de prendre le temps de répondre à mes questions.

Pour commencer, pourriez-vous nous présenter brièvement votre parcours artistique ?

« Après le bac j’ai voulu entreprendre des études artistiques, j’ai pensé aux Beaux-arts, aux Arts décoratifs,  aux Arts appliqués également. Mon choix s’est donc porté sur une école me préparant aux concours. Cela a duré six mois car le cursus ne m’a pas plu. L’on abordait tout un tas de choses comme l’architecture ou encore la publicité et moi j’avais envie d’être artiste, j’ai laissé tomber rapidement. Après cette expérience j’ai rencontré quelqu’un qui m’a conduit à faire des photomontages et des collages. Nous en avons fait à deux pendant très longtemps. Tout le temps où j’ai travaillé j’ai suivi des cours à droite et à gauche mais ce n’était jamais très construit. J’ai pris des cours de peinture et de dessin à l’école des Arts appliqués d’Aulnay-sous-Bois et des cours de gravure aussi.

Puis j’ai quitté la banlieue parisienne et quand je suis arrivé à Soissons j’ai repris des cours de peinture abstraite. J’avais envie d’essayer. Pour ce qui est du reste, je suis en grande partie autodidacte ».

« D344 b »

 

J’ai vu que vous prenez part à divers groupes : quelles sont vos activités artistiques ?

« J’ai toujours aimé le coté associatif, organiser des expositions, travailler en commun. J’ai commencé avec un ami en 76 à peu près, on a formé un groupe qui s’appelait Gasma-Photomontages. Les artistes qui nous orientaient étaient Jacques Prévert et James Hatfield. On a travaillé ensemble pendant environ 40 ans. On a exposé mais aussi organisé des expositions collectives dont certaines auxquelles nous ne prenions pas part, juste par pour  plaisir de travailler avec des gens que l’on aime bien. Quand notre collaboration s’est  terminée je me suis mis à la peinture et très rapidement j’ai eu envie de créer une association à Soissons où je suis actuellement. Elle s’appelle « l’association des artistes Axonais ». Je suis entré au comité de Figuration Critique en 2018. J’aime beaucoup travailler en collaboration, le partage ».

Pour quelle raison avez-vous décidé de mettre certaines œuvres sous votre pseudonyme Migas Chelsky et pas d’autres ? Comment faites-vous la distinction ?

« Je me suis orienté rapidement vers des choses précises quand j’ai commencé à travailler seul. C’était une nouvelle aventure pour moi donc j’ai eu envie d’emprunter un pseudonyme pour signer ce nouveau départ ».

J’ai pu voir que vous avez souvent à cœur de représenter des bâtiments, des habitations. Pour quelle raison ?

« Tout d’abord quand je me suis mis à la peinture j’ai eu envie d’aborder des thèmes simples que l’on peut trouver dans les dessins d’enfants. Ensuite c’est également lié à une découverte d’un peintre que j’ai faite à l’époque : James Castle, un peintre brut américain. Il était postier, sourd et peignait et dessinait sur du papier de récupération qu’il prenait à la poste. Il  a peint de nombreuses maisons d’une manière très particulière, elles semblaient vivantes. Pour moi, mes maisons ce sont comme des portraits. Au départ j’y avais ajouté des personnages à coté ou devant mais je les ai enlevés car ce n’était pas utile. Je laisse à celui qui regarde la liberté d’inventer, s’il le veut, une histoire autour de cela. Je cherche à créer des émotions fortes».

« Maison anonyme »

 

Quelle est l’importance du clair de lune au sein de vos représentations ?

« Au départ l’idée m’est venue en regardant les ciels du Douanier Rousseau et j’ai vu des représentations de lunes et de soleils qui me plaisaient. Maintenant c’est comme une seconde signature. Il s’agit d’un astre mais l’on ne sait pas toujours lequel c’est ».

Vous semblez toucher à des choses plutôt différentes. Vous faites beaucoup d’encre sur papier, mais vous employez aussi  le collage. Quelles sont vous techniques de prédilection et pourquoi ?

« L’acrylique car j’aime travailler dans le sec tandis que l’huile m’est étrangère et je déteste ce temps d’attente pour repasser dessus. Pour ce qui est du dessin, je privilégie des petits feutres très fins. Il y a une gamme très importante de tailles et d’épaisseurs, allant du très fin au très gros. J’utilise aussi beaucoup de pastels gras. Chaque technique est différente et apporte des plaisirs complémentaires. La peinture est très réfléchie tandis que le dessin c’est plus intuitif ».

Quelles sont vos influences artistiques et au contraire ce dont vous souhaitez absolument vous éloigner ?

« Les premières images que j’ai eu envie de réaliser provenaient de la photographie et du cinéma. C’est le concept d’image qui me plaisait et donc dans mes influences la période du réalisme poétique cinématographique français des années 30 a été prépondérante. Il en va de même pour le réalisme de l’entre-deux guerres avec les œuvres d’Otto Dix par exemple.

Vermeer c’était ma première grande claque au niveau peinture au Louvre. Pour moi, c ‘est le summum de ce qu’on peut faire en peinture.  Ce qui me rebute c’est ce qu’on appelle l’art contemporain d’aujourd’hui, tout ce qui est basé sur de la parole, du conceptuel, qui nécessite beaucoup de textes pour pouvoir l’expliquer. Pour moi cela manque énormément d’émotion ».

Vous semblez représenter le corps manquant, fragmenté : il semble toujours en manquer une partie. Quel est votre rapport au corps et que souhaitez-vous exprimer ?

« Mon rapport au corps est très mauvais, je suis complètement bloqué à ce niveau-là, même à mon âge je ne connais pas mon corps, je suis vraiment étranger à lui. Dans mes dessins le thème qui ressort c’est le dédoublement, il n’y a jamais de choses claires, nettes, il y a toujours plusieurs aspects en même temps. J’aime montrer plusieurs personnages voire plusieurs facettes du même personnage. Cela correspond à un refus de l’âge adulte aussi, ne jamais avoir vraiment trop su qui j’étais, c’est tout cela qui apparaît dans mes dessins ».

« D499 b »

 

Lorsque vous mettez de la couleur, j’ai l’impression que vous êtes à l’aise avec le fait d’ajouter une touche de rouge. Pour quelle raison et quelles sont les couleurs avec lesquelles vous vous sentez le plus à l’aise ?

« J’aime beaucoup les couleurs que l’on retrouve dans les peintures hollandaises et flamandes, tout ce qui est autour des bruns, des gris, toutes ces couleurs-là. Je n’aime pas trop les couleurs vives, ce n’est pas mon truc. J’aime la matière usée aussi comme le cuivre, la rouille donc j’aime les couleurs qui en découlent automatiquement. Ce sont vraiment celles-ci que j’essaie de reproduire ».

Que souhaitez-vous dire, transmettre au sein de votre art ?

« Je mets une grande importance dans le dessin comme dans la peinture. Dans la peinture, j’essaie de développer à la fois un côté poétique et à la fois un côté réaliste. Souvent les maisons que je représente sont des abris qu’on pourrait trouver parfois dans les bidonvilles et il y a cet aspect social que je tiens beaucoup à conserver et mettre en avant dans mon travail, c’est une préoccupation qui m’occupe mais je ne suis pas sûr d’y arriver. En même temps c’est comme si je voulais avoir un discours politique mais qui n’en est pas vraiment un, puisque j’y ajoute un aspect poétique certain.

Il y a toute une dimension d’introspection aussi dans mes créations, les gens ne peuvent pas comprendre mais cela peut les ouvrir à quelque chose de plus personnel. L’important est que les personnes qui regardent un travail artistique puissent s’y plonger, que ça les enrichisse intellectuellement comme émotionnellement ».

Si vous n’aviez pas fait d’art, vers quoi vous seriez-vous tourné ?

« Je n’aurais pas pu ne pas faire d’art. J’ai hésité entre de nombreuses activités, au début je voulais vraiment faire du cinéma, j’aurais pu aussi me tourner vers la photographie mais honnêtement je ne vois pas autre chose que le travail artistique, ça m’a toujours hanté. Les premiers dessins que je faisais enfant retranscrivaient les films que j’allais voir. J’aime beaucoup créer des mondes ».

« Clair de lune »

 

Enfin, vous avez choisi des œuvres importantes pour vous, pouvez-vous nous expliquer un peu les motivations de vos choix s’il-vous plaît ?

« J’ai mis en avant James Castle parce que c’est le point de départ de mes maisons, cela m’a vraiment marqué émotionnellement. Ses créations sont extraordinaires. Il a  aussi dessiné des intérieurs avec des personnages, des gens de sa famille, qui pourtant s’apparentent à de simples meubles à l’intérieur. Il a conféré à la maison la plus grande importance, c’est cela qui me plait ».

James Castle, sans titre

 

J’ai ensuite choisi l’œuvre «  Vue de Delft » de Vermeer car les deux tableaux qui représentent des paysages me fascinent, je ne pourrais pas dire vraiment pourquoi. Tout réside dans cette ambiance curieuse de calme, de sérénité et en même temps de philosophie très présente, très profonde et très importante chez lui. Pour moi c’est vraiment de l’ordre émotionnel plus que réfléchi.

Je vous ai envoyé deux œuvres qui sont les miennes. La première, « Maison anonyme », est réalisée dans des teintes très grises et une porte rouge. Elle est le signe qu’on va ouvrir sur quelque chose de pas vraiment agréable. Je ressens les couleurs très profondément. J’aime beaucoup les petites  planches de bois très fines qui donnent une fragilité extrême à la maison, comme si elle allait s’écrouler tel un château de cartes.

La deuxième « Clair de lune » est l’une une des rares œuvres où j’ai mis beaucoup de couleurs. Il y a un côté « château fort » dans cette maison que j’aime bien, un refuge avec ce petit balcon et l’ouverture du ciel. Elle est assez gaie.

Mon premier dessin est un personnage analogue à un soldat qui revient du front et qui est cassé en deux, il subit toute la peine du monde, n’arrive plus à soulever ses pieds énormes tellement il est harassé.

Ce que j’aime beaucoup dans le deuxième, c’est la fantaisie présente dans un paysage qui est complètement cauchemardesque. Le personnage qu’on distingue dans la partie claire est une sorte de clown avec son bonnet et qui chevauche à l’envers un animal qui pourrait être un cheval mais qui a une tête humaine en fin de compte. Cela correspond à mes angoisses ».

« Vue de Delft », Vermeer

 

Réalisé par Léana Zocolan le 04  mai 2021.

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