Interview de Laura Samori pour l’exposition Reach the world

Bonjour Laura Samori, nous sommes ravis de vous interviewer aujourd’hui pour parler de votre exposition collective et itinérante « Reach the world » qui aura lieu du 17 novembre au 19 décembre au CIAM de Toulouse. Cet événement consiste à mettre en avant la jeune création iranienne contemporaine.

Pouvez-vous tout d’abord nous en dire un peu plus sur votre parcours et la création de ce projet ? Comment vous a-t-il été inspiré ?

« Je dispose au départ d’une formation d’historienne de l’art. Actuellement, je poursuis un cursus de thèse en photographie contemporaine. En parallèle j’écris par passion pour des journaux d’art contemporain comme Artension ou Openeye, quant à lui spécialisé en photographie. Je défends également certains artistes contemporains à Paris en leur écrivant des catalogues d’exposition. L’origine de cet événement part d’un concours organisé par la Commission de la Diffusion des Savoirs. C’est un organe dépendant de l’université de Toulouse et qui permet de valoriser des projets doctoraux assez avant-gardistes à diffuser au public. C’est en quelque sorte un moyen de faire un pont entre le monde de la recherche et le public. Les sujets sont parfois peu valorisés donc cela permet une réelle ouverture et transmission. Après avoir remporté ce concours, le prix était d’avoir à disposition l’une des grandes salles du CIAM, Le Cube. Il s’agit d’ un grand espace avec 4 mètres sous plafond. C’est cet espace qui va nous permettre d’organiser notre exposition avec beaucoup d’images en suspension

En lien avec le territoire, c’est très intéressant de pouvoir faire voyager l’exposition dans cinq villes différentes, peut-être même davantage, qui sait. »

Niloufar Banisadr – « Bale-Basel »

 

Pourquoi la photographie et en particulier sur le territoire iranien ?

« Parce que j’ai fait mon travail de master sur ce sujet. Je suis passionnée d’art et de photographie. Un jour, je suis allée à Paris Photo et j’ai découvert les somptueuses œuvres d’une artiste qui s’appelle Gohar Dashti. C’est une photographe exceptionnelle qui travaille la mise en scène dans des endroits désertiques. En observant son travail j’ai été confrontée à l’une des limites de notre Histoire de l’art occidentale. Cette artiste était très peu présente dans les recherches. J’ai eu l’impression qu’existait une cohésion, que certains artistes partageaient un regard particulier, raison pour laquelle j’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice sur la photographie iranienne.

Je voulais valoriser d’autres artistes, la diaspora iranienne est assez importante en France et il me semblait que c’était une culture très peu représentée, rien qu’en entamant mes recherches je me suis rendu compte d’un profond manque d’informations. Je fais vraiment cela par passion. »

Shirin Rezaee.

 

Quelle est pour vous la meilleure définition du terme « territoire » et quel est votre lien à ce dernier ?

« C’est une question compliquée. Il y a beaucoup de définitions qui ont été entamées. C’est avant tout un espace, un morceau de terre occupé par un groupe humain. Paradoxalement certains territoires sont désertiques et les groupes humains ne laissent quasiment aucune trace de leur passage sur ces espaces. Depuis l’intervention de Deleuze et Guattari sur la notion de territoire l’on a changé de paradigme. C’est devenu un espace avec énormément d’éléments différents qui s’intercalent, notamment la politique. Le territoire devient alors un espace construit pour servir tel ou tel intérêt, délimité et sur lequel s’applique un pouvoir humain. Au sein de l’exposition « Reach the world », l’idée est vraiment d’observer le territoire mais à la manière des géographes, selon des strates. Cela part du territoire le plus intime, celui sur lequel on a un pouvoir comme notre corps, notre chambre à coucher, notre territoire personnel. Si l’on dé-zoome un peu,  on a l’environnement quotidien, les objets qui nous entourent et qui font partie de notre territoire, puis le territoire régional avec lequel on est en lien. Ces différentes strates sont mises en lumière dans l’exposition.

Je me demande si finalement notre mémoire, nos souvenirs, ne sont pas aussi un territoire, ouvert à nous, qui s’efface et s’altère comme notre mémoire. Enfin, l’on considère le territoire d’internet, le 7ème continent, qui est totalement immatériel. Les dialogues avec les artistes ont été possibles grâce à internet, il en est de même en ce qui concerne la circulation des œuvres. »

Minoo Hassanzadeh.

 

Certains artistes sont issus de la diaspora et ne vivent pas forcément en Iran. Pouvez-vous nous en évoquer quelques exemples ?

« Absolument. On a beaucoup d’artistes qui viennent de la diaspora iranienne. On a par exemple Mitra Tabrizian qui nous fait l’honneur de présenter pour la première fois en France son court métrage « Insider » qui s’inspire de ce que fais Albert Camus. Au départ je lui avais demandé s’il était possible de faire venir ses immenses photos qui représentent la ville de Téhéran. Cela n’a pas été possible car depuis le Brexit les transports d’œuvres entre Londres et la France sont devenus très compliqués. On a été confrontés à ce fait qui matérialise les problèmes géopolitiques que l’on retrouve dans l’exposition.  L’impression des photos a été compliquée car la plupart des images ne peuvent pas quitter l’Iran et doivent être imprimées en France pour être vues par le public français.

L’on a deux artistes de la diaspora iranienne en France. L’une, Niloufar Banisadr, qui vit à Paris et travaille sur une approche très surréaliste de la photo avec du montage numérique, des prises de vues originales qu’elle découpe et associe ensuite pour en faire des images totalement surréalistes. Elle invente le territoire. Le second artiste c’est Tayram. Il s’est intéressé au territoire à l’échelle continentale car il est allé sur les traces de Paul Nadar, un photographe du 19ème siècle qui a parcouru toute la Route de la soie. Il est reparti sur ses traces pendant de nombreuses années et a pris des clichés dans des endroits assez similaires à Paul Nadar. Dans ce travail à l’argentique, il a gardé des parcelles, morceaux de territoires, sous la forme de paysages. Cela met en parallèle la notion du territoire avec le passage du temps. »

Niloufar Banisadr – « Hommage à Magritte »

 

Reach the world peut être traduit par  « s’adresser au monde ». Cela semble cher à vos yeux quand on sait qu’une partie des artistes exposés le seront pour la première fois en France. Comment avez-vous fait pour mettre cela en place ?

« L’idée est vraiment de confronter des regards. Il y a beaucoup d’artistes qui seront exposés pour la  première fois en France et d’autres pour la première fois en Europe. J’espère que cela attirera l’œil des galeries françaises et européennes pour s’intéresser à ces jeunes talents qui ont beaucoup de choses à dire et une très belle façon de les raconter. Rassembler des artistes qui vivent dans autant de pays différents est une grande organisation, il fallait tout faire de A à Z, le site internet, le catalogue que j’ai voulu bilingue et j’ai invité des historiens de l’art à écrire des petits textes sur les artistes pour croiser différents regards étant donné la diversité représentée. Pour Tayram on a la chance d’avoir la plume de Michel Poivert, le grand historien de la photographie en France qui nous fait l’honneur d’accepter qu’un de ses textes soit dans le catalogue. Je le remercie infiniment. »

Maryam Niazadeh

 

Donner une visibilité aux artistes iraniens et leur travail permet-il selon vous d’offrir un nouveau regard sur la photographie et si oui en quoi ?

« Un nouveau regard non, un nouveau souffle peut-être. Un nouveau regard parait difficile si l’on évoque tous les projets curatoriaux qui ont été préalablement réalisés. Cela permet plutôt de déconstruire les idées reçues et préjugés. Selon notre culture on porte tous des regards universels, très sensibles au monde et on les restitue. Que l’on soit iranien, français, belge, allemand, la photographie nous permet de nous exprimer et de déconstruire les préjugés du type : « qu’est-ce que l’on photographie quand on est iranien ? » Cela détruit les idées préconçues et permet de passer au-delà par la qualité, la diversité.

C’est donner de la visibilité à des artistes qui le méritent et présenter une photographie très riche de sens et qui se démarque par sa grande inventivité. »

Raoof Dashti – « Simple Crises »

 

26 artistes seront représentés lors de l’exposition, avez-vous fait une sélection particulière ? Que pouvons-nous nous attendre à voir ?

« J’ai avant tout sélectionné des artistes que j’aime qui font un travail de grande qualité, qui ont une façon de s’exprimer qui me semblait extrêmement singulière et importante à montrer. L’on peut s’attendre à voir plus de 200 photographies selon le principe de la constellation, qui vont être accrochées au plafond, on a notamment une mosaïque immense de Mehrdad Afsari qui mesure 2 mètres par 2 mètres et qui interroge notre rapport au paysage, le visible, même la capacité de la photographie à rendre intelligible un espace en le démultipliant. Samin Ahmadzadeh réalise quant à elle du photocollage en faisant se confronter des visages, paysages de différentes époques. On a travaillé sur l’impression d’un paysage sur un voilage. Il va être accroché au plafond par ses deux extrémités et va flotter dans l’air au milieu de l’exposition. Il y aura également deux courts métrages et deux livres d’artistes. »

Samin Ahmadzadeh-« Sisters III »

 

Cette exposition a donc pour premier objectif de témoigner de la pluralité de techniques de création d’images. Quelles seront les formes d’œuvres photographiques réalisées ? Pouvez-vous nous donner des exemples différents avec le nom des artistes ?

« Il y a de la photographie argentique avec des tirages en 150 par 120 de Tayram, de la photographie numérique, du photocollage, des images modifiées par ordinateur, l’association d’images, la recherche d’images sur internet autrement dit la déambulation sur Google Street View. Sadra Bagheri utilise aussi un logiciel pour coloriser ses prises de vues. L’image est d’abord enregistrée par la technique argentique, ensuite il passe l’image dans un scan pour la numériser et ensuite il la colorise. On a vraiment des techniques qui vont de l’origine de la photographie jusqu’au procédés actuels, dématérialisés du photographe qui arpente le territoire virtuellement. Il  a également beaucoup de travaux de surimpression. Je ne vous en dis pas plus pour qu’il vous reste tout de même des choses à découvrir… »

Nous saluons le merveilleux travail de Laura Samori et nous vous encourageons vivement à vous rendre au CIAM de Toulouse à partir du 17 novembre pour découvrir l’exposition « Reach the world« , de nombreuses découvertes vous y attendent !

Interview réalisée par Léana Zocolan.

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