Interview de Denis Blondel

 

Bonjour Denis Blondel et merci pour le temps que vous m’accordez.

Ma première question est la suivante : l’art a-t-il toujours été un sujet de prédilection pour vous ou vous y êtes-vous intéressé  bien plus tard ? Quel en a été l’élément déclencheur ?

« J’ai commencé quand j’avais une vingtaine d’années par la musique. Cela fait plus de 43 ans maintenant que je suis dans l’art. Il faut savoir que je viens d’un milieu dépourvu d’art. Il ne m’arrivait jamais de me rendre dans des galeries ou encore des musées. Ma mère était mère au foyer et mon père travaillait en usine. En revanche mes parents voulaient que j’aie accès à un certain niveau, j’avais donc beaucoup de livres à ma disposition.  J’ai joué de la guitare puis écrit mes propres chansons ,j’ai créé des groupes, j’ai été claviériste et vers l’âge de 30 ans je me suis mis à la peinture du jour au lendemain. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je me suis rendu chez le marchand de couleurs à coté de chez moi qui m’a dit quoi acheter. Je ne me suis plus arrêté depuis.

L’œuvre de Daniel Authouart m’a beaucoup interpellé. La première fois que j’ai vu une de  ses toiles ce qui m’a plu a a été de pouvoir peindre un sentiment. Devant la toile « Un dimanche en famille », j’ai ressenti le propre ennui que je rencontrais lors des dimanches. Et ce soir là je me suis dit « ah on peut peindre ça, on n’est pas obligé de peindre un bouquet de fleurs, on peut parler de soi, raconter sa vie » ».

Daniel Authouart « Un dimanche en famille »

 

Vous définissez-vous comme un artiste purement expressionniste ? Quelles ont été vos inspirations ?

« Oui je pense que ma peinture s’inscrit  dans ce courant car je suis dans une recherche d’expression du sentiment, de l’intime, bien plus que du formel. Après est-ce qu’il faut forcément se classer ? Pas forcément. Mais si je devais m’apparenter à une famille ce serait celle-ci.

Mes premières influences ont été davantage des matiéristes. Après j’ai découvert des œuvres d’autres grands peintres comme Paul Robeyrolle et Jean Rustin. Je ne sais pas si ce sont des expressionnistes mais ce sont de grands peintres ».

Quelle est la place du symbole dans votre art ?

« Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on peint. Je n’ai pas forcément une émotion préalable, mais un ressenti général qui va se retranscrire sur la toile sans que j’y pense vraiment.  C’est en peignant ce que je veux peindre que je trouve de quoi il s’agit ».

Dans vos œuvres et à en croire vos titres, par exemple « Le futur a-t-il un avenir ? » ou « A quand l’éclaircie ? », la question du futur, du monde de demain voire de l’espoir de jours meilleurs se veut très prégnante. Vous peignez le monde, celui d’hier, mais vous semblez aussi beaucoup vous tourner vers celui de demain, vers l’avenir. Est-ce une inquiétude pour vous, une attente, une critique, un appel à l’aide ?

« Je dirais que c’est un peu de tout ça. En tant qu’artiste  l’on est forcément imprégné du monde dans lequel on vit. Ce monde-là me fait peur et l’avenir tout autant au vu de ce que l’on vit actuellement.  Je m’inquiète pour les générations à venir. Effectivement ma peinture révèle de nombreuses interrogations sur le monde qui nous entoure. J’aime à peindre notre humanité, le monde dans sa globalité, avec aussi beaucoup d’engagement politique et sociétal. Mon art est très critique et j’en suis bien conscient.

Lorsqu’on me dit que je suis pessimiste, j’aime à répondre que je suis réaliste, que je vois le monde tel qu’il est finalement. Il y a beaucoup de choses magnifiques mais pour moi elles restent à la marge, elles ne prennent pas le dessus pour moi. J’ai l’impression que les belles choses qui arrivent sont mineures et ne changent pas la marche du monde. Pourtant il y a parfois des taches de couleurs qui apparaissent dans ma peinture, assez claires. Peut-être est-ce là ma part optimiste ».

« L’une de vos toiles prend le titre de « s’acharner, pourquoi faire ? » En effet, pourquoi faire ? Avez-vous trouvé votre réponse dans l’art ?

« C’est une toile  qui date du premier confinement en mars dernier et je me posais la question. Pourquoi on s’acharne à garder un monde comme ça qui peut-être ne le mérite pas ? A titre individuel bien sur que le monde mérite qu’on le sauve mais d’une façon générale on s’acharne à sauver quelque chose qui est en lui-même destructeur. Je pense qu’il faut s’acharner à sauver la vie pour ensuite en faire quelque chose de mieux. Mais vous savez je n’ai pas toutes les réponses ».

Vous représentez parfois une humanité sombre à en croire les titres de vos œuvres, l’on peut évoquer « Les nerfs à vif » à cet effet, pourtant vous usez de couleurs claires, le rose clair et le blanc faisant partie de la plupart de vos compositions. Comment expliquer ce paradoxe entre dureté et douceur ?

« Je pense que c’est un contraste. Par exemple pour vous évoquer mon œuvre « Zyklon-B », c’est une toile dont le thème est Auschwitz. J’y suis allé il y a deux ans. C’était au printemps et il faisait très beau. Lorsque j’en ai fait la visite, tout ce que j’ai vu était horrible. Lorsque je suis revenu j’ai fait cette toile et effectivement on peut y voir une grande tache jaune et je me suis dit : « qu’est-ce que cette tache jaune comme un soleil vient faire dans ce contexte qui parle d’extermination, de gamins, de malades, de juifs ? Et est-ce que c’est là que mon coté optimiste l’emporte en me disant qu’il y aura des jours meilleurs ou la représentation inconsciente du soleil présent ce jour-là ? »  Je ne sais pas. Il n’en reste pas moins que j’ai éclairé ce sujet très sombre. J’ai eu besoin de cette tache de jaune. Est-ce qu’on maitrise tout ce qu’on peint ? Moi je ne pense pas. Est-ce qu’on le devrait même ? Je ne pense pas non plus. Cela deviendrait assez mécanique.

Mais en effet ma vision de l’humanité est plutôt sombre et décharnée. Je crée une humanité dépouillée dans le sens où on lui a enlevé tant de choses, de vraies valeurs humaines remplacées par d’autres soi-disant valeurs qui selon moi n’en sont pas. Je parle de souffrance, pour moi la plupart des gens sont en souffrance. Certes autour de vous il y a des gens heureux mais je pense que notre humanité a perdu ce qui faisait ce qu’elle était. Sommes-nous fait pour ce train de vie ? Est-ce cela la vie d’un être humain au départ ? Je n’en suis pas sûr. On a perdu du vivre ensemble, de notre collectivité. Après c’est un ressenti personnel ».

« Zyklon-B »

 

Vous réalisez beaucoup d’œuvres  par couches de matière successives, est-ce pour dissimuler ou cacher quelque chose ? Cherchez-vous à perdre votre spectateur ou à lui offrir la liberté de lire votre œuvre à sa guise ?

« Je n’aime pas les lectures directes, donner quelque chose qui parait trop facile, j’aime bien que tous les jours l’on puisse découvrir quelque chose de nouveau. Effectivement je colle énormément de matière, c’est d’ailleurs 80 % de mon travail. Mais c’est vrai que cela peut rendre l’œuvre dure à lire. La plupart du temps, les gens me parlent de choses que je ne voulais pas du tout représenter, c’est assez intéressant. Une fois que la toile est faite, elle ne nous appartient plus, les spectateurs la lisent à leur guise ».

Dans vos « petits portraits » vous écrivez « le masque est tombé », s’agit-il là d’un gage d’authenticité ? De quelle manière souhaitez-vous représenter le corps et l’âme ?                                              

« Oui c’est ça, la plupart  des gens ont un masque, celui du bonheur. Je pense que derrière il y a autre chose. J’aime l’idée de l’arracher et d’y découvrir la chair, les tendons et on découvre la vraie personne. On joue tous un rôle en société mais est-ce vraiment nous ?

Je pense que le rôle de l’artiste est de livrer sa vision personnelle du monde qui nous entoure ».

« Les pensionnaires »

 

L’une de vos œuvres s’intitule « l’insoutenable aveuglement de l’être », j’imagine qu’il s’agit d’un parallèle fait avec l’œuvre de Milan Kundera ? Pourquoi ? Vous inspirez vous aussi de la littérature ou d’autres formes artistiques ?

« C’est une toile de confinement encore, une réflexion politique où l’humanité persiste dans ses erreurs et signe.  On continue dans nos erreurs. C’est ce qui me fait peur dans la crise que nous traversons. L’on va sen sortir évidemment, mais le plus important c’est de se demander ce qu’il faudrait faire pour que les choses ne se reproduisent pas. Je n’ai pourtant pas l’impression que cette question soit réellement posée. Le monde de demain sera finalement le même que celui d’hier. C’est triste de dire cela mais l’on fonce tête baissée dedans.

Je suis un grand lecteur, de nombreux auteurs m’ont accompagné, le premier étant Philippe Jian. Je lisais déjà beaucoup mais c’était de la « littérature ».  J’ai lu l’œuvre de quelqu’un qui pour la première fois parlait de moi. Dans un de ses livres que j’ai lu très jeune il raconte une scène dans laquelle il va acheter un petit gâteau à la boulangerie, et en sortant il lèche la compote qui est sur le papier du gâteau. Tout le monde a déjà fait ça. Cela peut paraître anecdotique mais c’est finalement ces petites choses de prime abord sans intérêt qui traduisent une humanité commune. Avec une petite histoire anodine, l’on peut attendrir quelqu’un ».

Sur votre site on peut trouver un poème « Danser comme hier », êtes-vous poète également ?

« Je ne dirais pas que je suis poète mais j’aime écrire. Puis j’ai aussi fait du théâtre plus jeune. J’avais monté avec des copains une troupe de théâtre et pendant dix ans l’on écrivait nos pièces. J’ai du en écrire quatre ou cinq »

Enfin, je vous ai demandé de choisir des œuvres qui vous interpellent, je vous laisse m’en parler.

« Les Pensionnaires c’est une série que j’ai faite il y a maintenant sept/huit ans. J’ai eu envie de reprendre les personnages que je peignais et de les mettre en situation assis sur une chaise. Ils attendent mais l’on ne sait pas quoi. Le nom de la série est un clin d’œil à Jean Rustin.

C’est après coup, et c’est là tout ce que je vous disais tout à l’heure, que j’ai réellement découvert ce que j’avais peint. En fait, « Les pensionnaires », ça raconte la fin de vie de ma mère. Sur le moment je n’en avais pas conscience. J’avais dû la placer dans un service où il y avait des gens qui attendaient, criaient, fixaient le plafond, m’insultaient même. C’est plus tard que j’ai compris que j’avais représenté cela. Cela peut vous paraître évident, mais pour moi ça ne l’était pas.

« Zyklon-B » c’était ma visite à Auschwitz, mais le personnage l’on voit qu’il est recousu, abimé. Il lui manque des parties, ce sont aussi des parts d’humanité. De cela découle l’idée que de ces atrocités, il restera toujours quelque chose, il nous manquera toujours une partie d’humanité irrécupérable.

La dernière est une petite toile, « Les nerfs à vif » que j’avais faite pendant le confinement, je l’ai choisie car c’est l’une des toiles où je ne mets plus en scène mes personnages. Je l’ai fait longtemps. Depuis à peu près un an mon travail change un peu, je livre les personnages tels quels sur la toile, il n’y a plus de grille de lecture, ce n’est plus orienté du tout.

La dernière est celle d’Authouart, je vous en ai déjà parlé. J’aurais pu vous en donner tant d’autres mais celle-ci est fondatrice pour moi ».

« Les nerfs à vif »

 

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Réalisé par Léana Zocolan le 15 février 2021.

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