Interview de Claude Lieber

Bonjour Claude Lieber et merci pour le temps que vous accordez à mon interview !

Vous avez suivi un parcours artistique, étant diplômé de l’Union Centrale des Arts Décoratifs en 1979. Pouvez-vous nous parler un peu de cette période, de vos débuts dans le monde de l’art et ce que cette expérience a pu vous enseigner de précieux ? 

« J’ai suivi un cursus de communication visuelle qui ouvrait à de larges horizons de possibilités, de larges choix de carrières et projets aux Arts Déco. Cela m’a ouvert sur énormément de choses.  Je voulais devenir graphiste. J’ai un professeur qui m’a embauché à la sortie de l’école après mon diplôme. J’ai travaillé quatre ans dans son studio en tant qu’indépendant. Cela a aiguisé ma curiosité car j’ai pu toucher à plein de disciplines, que ce soit la photo, le graphisme, la typographie. J’ai donné des cours d’arts plastiques et je suis photographe en même temps. Je le suis devenu au fil du temps. Ce que ça m’a apporté, c’est une ouverture culturelle, une curiosité artistique sur la peinture, la sculpture, la photo, la musique, le théâtre. Je considère que tout est lié, tout se répond et s’entrechoque. C’est aussi pour cela que je fais du collage. C’est plus touche-à -tout et fait intervenir différents matériaux et supports.»

Vous avez eu un parcours très riche, vous êtes graphiste, Directeur artistique, Directeur de création, Graphic designer, peintre et photographe. Vous semblez avoir besoin de changement, d’évolution, une envie de tout faire, tout expérimenter par hasard ?

« Oui c’est un peu ça. J’ai toujours refusé de me spécialiser dans une matière quelle qu’elle soit parce que je trouvais cela bien trop limité. Je ne voulais pas risquer passer à côté de quelque chose qui pouvait m’intéresser. Moi j’aime bien la richesse parce que je trouve que tout ce qui nous entoure culturellement, graphiquement, est passionnant. Je travaille beaucoup sur le signe et sur la trace. J’imagine que c’est surement un défaut de graphiste mais bon. L’on vit environnés de signes, de logos,  de plaques de marquage. Je fais beaucoup d’estampage aussi. Je ne pars jamais en vacances sans papier, huile, chiffons pour réaliser des empreintes de marquages sur des murs, des grilles en fer forgé ou des pierres tombales même. Je mélange tout cela au travers de mes collages. »

En parlant de tout faire, la notion de totalité résonne beaucoup dans votre art.  Il semblerait que vous essayez aussi de tout montrer. En effet, vous aimez les grands formats, sûrement parce que vous souhaitez y mettre le plus d’idées et émotions possibles. Pensez-vous qu’il faille en faire beaucoup pour en dire autant ? Le peu d’informations ne peut-il pas être éloquent également à sa façon ?

« Si complètement. Moi quand je travaille même sur un grand format, j’accumule les signes, les traces, les bouts d’histoire, la mienne comme celle des autres. Et ensuite je camouffle tout ça, je cache par des strates successives de papier, de transparences pour que tout ne soit pas décelable immédiatement. J’aime noyer le poisson pour qu’on ait besoin de pénétrer dans le tableau et y découvrir plusieurs niveaux de lecture, qu’on puisse se le réapproprier même. Ce qui m’intéresse c’est la partie cachée de ce que l’on montre. J’aime ce qui est suggéré mais pas donné dès le premier regard, que l’on s’en détourne un peu. C’est pour cela que j’ai appelé certaines de mes toiles « diffraction » car j’aime cette diffraction de la lumière, de la toile, de la peinture. C’est aussi pour cela que j’aime  beaucoup faire des polyptiques. La dilution du message devient un bout de votre histoire également. »

« Gotham #2″ (Donwntown) »

 

On dit de vous qu’on pourrait admirer vos œuvres comme s’adonner à la lecture d’un poème. Peut-être connaissez-vous cette citation d’Horace : « Ut pictura poesis », la poésie comme la peinture. Que vous inspire-t-elle ?

« J’ai fait beaucoup de parallèles avec la littérature, notamment avec Patrick Modiano que j’adore. J’ai même intitulé quelques tableaux « Modiano 1 », « Modiano 2 ». Il a la même démarche que moi en peinture, c’est-à-dire  il va partir d’un détail infime d’histoire du passé et essayer de reconstituer une trame même si elle n’est pas linéaire. Il va chercher à récupérer des bribes, des morceaux d’histoire du pays ou d’une amie par exemple. C’est cela que j’aime beaucoup.  Je m’inspire aussi d’Aragon, notamment dans son ouvrage « Aurélien ». C’est la même démarche, il cherche dans toutes les femmes possibles la femme qu’il a aimée, on met en avant la question du visage, du masque, de l’identité. Je me nourris beaucoup de lectures, ces textes me parlent énormément. »

Qu’essayez-vous de transposer sur la toile ?

« Je travaille beaucoup sur les souvenirs, mon enfance et l’histoire. J’y mêle souvent des bribes familiales. Finalement ça, ce sont mes névroses à moi, les manques que j’ai pu avoir étant petit, de tendresse, d’affection. Je mets souvent mon père dans mes tableaux par exemple, c’est une manière de lui redonner vie et existence. Je n’ai jamais pu parler avec lui, voilà pourquoi cela me travaille et pourquoi je cache les éléments, c’est une espère de pudeur aussi finalement. »

L’on voit beaucoup revenir le thème de l’urbain, de la ville dans vos œuvres. Est-ce une source d’inspiration pour vous ? Quelle est la place de la nature ?

« Cela rejoint ce que je vous disais au début, on vit dans un monde constellé de  signes de tous types. Les signes sont omniprésents. L’on porte tous toute une tartine de logos sur soi, sans s’en rendre vraiment compte. Cela me parle car il s’agit de la composante de nos vies urbaines. On ne peut y échapper tout en passant dessus sans s’en rendre compte.

Des œuvres représentant la nature ? Non il n’y en a pas beaucoup à vrai dire. Je suis principalement urbain, je m’ennuie vite à la campagne. Ceci explique peut-être cela. Tous les signes que je peux estamper sont souvent présents dans la ville. Certes cela peut arriver à la campagne, sur un mur de grange par exemple, mais c’est bien plus rare. Je travaille sur la mémoire, le temps, la trace. Je tente de reconstituer le fil de l’oubli. Cela résume assez bien ma démarche, la recherche un peu informelle, éthérée. »

L’envie de voyage semble également s’inscrire dans vos créations. Quel a été le voyage physique ou spirituel qui vous a révélé artistiquement ?

« Je ne dirais pas que cela m’a révélé artistiquement mais j’ai ressenti une énorme émotion en entrant dans la Basilique Saint Marc à Venise. J’ai pleuré en l’admirant. J’ai également été très touché devant « La chambre des époux de Mantegna » à Mantoue. Je suis resté devant pendant deux heures. Cela m’a ému au plus profond de moi. Voilà deux énormes émotions artistiques, centrées en Italie principalement.  C’est au niveau de la somptuosité, ou de la technique. Ce sont des émotions pures, non intellectualisées.

J’ai toujours admiré les peintres comme Bacon qui mettaient leurs tripes sur la table, ou même Norman Rockwell dans un style plus américain. J’aime aussi beaucoup la peinture flamande, en particulier celles de Van Eyck. »

« et tout se brouille »

 

L’amour du bleu, d’où cela vous vient ? Si vous deviez citer une autre œuvre bleue, une œuvre qui suscite en vous des émotions, laquelle serait-elle et pour quelle raison ?

« Mes couleurs de prédilection vont du bleu au noir, j’aime les bleus et noirs profonds. C’est une couleur avec laquelle je me sens bien. J’ai fait quelques essais dans les rouges, mais il y a toujours du bleu.

J’ai été très marqué par les plafonds de la Scuola Grande (Venise) peints par Tiepolo qu’on croirait peints de la veille tellement ils ont l’air frais… J’adore aussi le velouté exquis des drapés dans les portraits de femme chez Sargent ou chez Rossetti (Proserpine) et surtout toutes les nuances des bleus d’azur chez Alma Tadema.

J’ai aussi été très touché par l’œuvre au noir de Soulages, mais parce que dans le noir il y a du bleu et toutes les couleurs aussi même. Cela m’empêche de me restreindre. Je n’ai jamais voulu rentrer dans un moule, et comme j’ai un problème avec l’autorité aussi, cela prend tout son sens. Vous voyez, le bleu est froid mais pas tant que ça, c’est la couleur où l’on peut y mettre soi-même toute sa profondeur. C’est l’eau mais aussi les abysses, c’est plein de profondeurs diffuses ou diverses qui sont physiques ou non. »

D’où tirez-vous votre inspiration ? De souvenirs ?

« Je dirais de l’histoire familiale ou générique. J’ai fait des tableaux en utilisant des photos que j’avais trouvées aux puces représentant de vieilles familles italiennes par exemple. Parce que la photo m’a touchée, un groupe de personnes autour d’une table, des gens pauvres. J’ai aussi fait deux tableaux qui tournaient autour de tirailleurs sénégalais parce qu’encore une fois j’étais tombé par hasard sur une petite photo chez ma belle-mère qui avait passé la guerre dans le Jura. Elle donnait à manger à un régiment de tirailleurs sénégalais qui s’étaient égarés et avaient perdu leur compagnie, qui se cachaient dans la forêt. Elle avait une photo d’eux. Elle a fini par me dire qu’ils n’étaient pas morts de la guerre mais de froid dans cette forêt. Cela m’a touché, je les ai donc incorporés dans deux de mes toiles, c’étaient des bribes d’histoires humaines je dirais.

Le reste ce sont des bribes familiales oui, mon père à l’âge de 17 ans, mes grands-parents, ma tante. C’était une manière de les faire resurgir du néant. Cela m’est arrivé  aussi de faire une commande pour une personne qui m’a demandé de faire un tableau sur son histoire personnelle, ses aïeux. Cela lui parlait plus à lui car c’étaient ses propres souvenirs. N’étant pas mon histoire, c’était un exercice assez complexe. »

Et enfin je vous ai demandé de sélectionner des œuvres que vous aimez dont une que vous affectionnez particulièrement. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

« Souffrances et tremblements » est un tableau crucial pour moi. J’ai du mettre six mois à le réaliser. Il y a des parties de texte que j’ai écrits qui sont mêlées à des fragments de Rainer Maria Rilke, Modiano et d’autres. J’ai mis beaucoup de temps à le réaliser, j’ai dû le refaire dix fois, j’ai changé les panneaux, refait les fonds, changé des parties. Il m’a donné du fil à retordre. J’ai mis du temps à être satisfait du résultat. C’était une réelle souffrance à le réaliser, mettre au point et être content du résultat. terminer aussi, d’où le titre. Il y a toute une histoire qui se rattache à cette œuvre.

Il me vient aussi d’un texte de Rainer Maria Rilke dans « Notes sur la mélodie des choses ». Il s’agit d’écrits sur l’art, la condition de l’artiste, la solitude. Il y a des bribes de ce texte dans « Souffrances et tremblements » c’est pourquoi il s’’intitule RMR.

« Souffrance et Tremblements-RMR-VM »

 

Ce que ce tableau porte en lui me rattache à des émotions importantes. Je mets souvent des extraits de prières juives, c’est un peu mon histoire aussi.

J’aime bien Gotham également car j’ai été nourri des histoires de Batman, j’aime aussi beaucoup la littérature américaine. C’est assez urbain, beaucoup d’immeubles, de racines des villes qui montent, s’élèvent et forment ces buildings. Il y a moins de bleu, mais il transparait quand même dans un univers assez dark. Je n’ai pas d’explication intellectuelle par rapport à tel ou tel tableau, davantage des ressentis sentimentaux, émotionnels. Tout simplement. »

Découvrir les œuvres de Claude Lieber sur la Marketplace.

Réalisé par Léana Zocolan le 20 janvier 2021

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