Interview de Claude Duvauchelle

 

Bonjour Claude Duvauchelle et merci à vous de prendre le temps de répondre à mes questions.

Pouvez-vous tout d’abord nous évoquer votre parcours artistique s’il vous plaît ?

« J’ai un parcours un peu dissolu, j’ai commencé  à dessiner très tôt, cela a toujours été une réelle vocation. Elle a cependant été contrariée tout aussi tôt par des interdictions du coté de mes parents. Je voulais être artiste dès mon plus jeune âge mais mon père partait du principe qu’artiste-peintre n’était pas un métier. J’ai du me plier à ses exigences, il m’a dit que si je voulais absolument dessiner, je pouvais faire du dessin industriel, j’ai donc fait une école de mécanique.  Je me souviens que lorsque j’étais au cours préparatoire, j’avais dessiné un train. Ce dessin a fait le tour de la classe et des autres classes, je me suis senti exister contrairement à ce que je ressentais au sein de mon cercle familial où mon intériorité était niée.

J’avais besoin de dessiner tout le temps, je ne pouvais pas imaginer autre chose dans l’existence que devenir artiste.  J’ai abandonné ces études qui ne me plaisaient pas, j’ai fait des petits métiers, j’ai voyagé et je suis revenu au dessin par l’influence d’une amie italienne. A l’époque j’habitais à coté de Milan.  Elle m’a demandé ce que je savais faire de mieux dans la vie, en répétant les discours que j’avais entendu, je lui ai répondu que c’était le dessin, mais que ce n’était pas un vrai métier. Elle m’a répondu « Pourquoi pas ? Lance-toi ». Je me suis inscrit dans une école de bande dessinée tout d’abord puis aux beaux arts de Brera à Milan. J’ai fait une année mais cela n’était pas ce que je souhaitais. Donc j’ai fait un peu de bande dessinée en Italie et des illustrations pour la presse.

Je suis ensuite retourné en France et j’ai réalisé que je voulais vraiment être artiste-peintre. Je me suis inscrit dans différentes écoles à Paris puis j’ai pris des cours de dessin de modèle vivant, j’ai suivi des cours d’anatomie aux Beaux-Arts de Paris en candidat libre, j’ai suivi des petits cours par-ci par-là.  J’ai eu une approche large du dessin. Voilà ce qui m’amène aujourd’hui à faire ce que je fais, des corps sans aucun modèle ».

En admirant vos œuvres, l’on constate directement le corps comme votre sujet de prédilection,  comme réelle inspiration. Quel est votre rapport à ce dernier ?

« C’est une vaste question parce que je ne dessine pas que des corps humains mais aussi des architectures imaginaires, des portraits imaginaires, des natures mortes, des paysages. Mais le corps est quand même mon premier sujet.  Quand j’étais plus jeune j’adorais la bande dessinée, notamment par la représentation du Tarzan de Hogarth. Ce corps d’homme en action, en mouvement, tout en puissance. Ensuite j’ai découvert de nombreux artistes, notamment ceux de la Renaissance qui se référaient aux canons de beauté grecque. J’étais aussi happé par l’humain chez Bacon. Le corps s’est imposé à moi comme sujet d’étude et je ne l’utilise aujourd’hui plus comme étant un corps mais comme un prétexte à dessiner, à peindre. Il s’agit d’un réel paysage, quelque chose d’abstrait. On peut aborder le corps sous un tas d’angles, avec beaucoup de techniques différentes. C’est ce qui m’intéresse ».

« L’ÉCRIT et les MAUX I »

 

L’on peut observer que les corps sont toujours représentés nus.  Est-ce un moyen d’être au plus proche de la vérité ? De son « soi » véritable ?

« Oui, la vérité nue. Je suis peut être plus un dessinateur qu’un peintre, le trait du dessin ne ment pas. Moi ce que j’essaie de représenter c’est une dénonciation de la violence du monde et de la société contemporaine. J’essaie d’être universel dans mon discours, c’est pour cela aussi que je ne fais pas de portraits, ce sont des corps sans tête ou non apparente et le corps nu dans son entière vérité. J’aime  cette puissance que dégage un corps nu et très tendu ».

Vos personnages sont souvent représentés en apesanteur, couchés ou en chute libre. Pour quelle raison ?

« Je laisse la libre appréciation au spectateur comme pour le reste d’ailleurs. Quand à savoir s’ils montent ou s’ils tombent, moi-même je ne le sais pas, ils sont en apesanteur. Chacun projette ce qu’il veut par rapport à cela ».

« L’ÉCRIT et les MAUX III »

 

Beaucoup de vos personnages  sont également représentés à l’envers dans votre série « renversements » par exemple. Est-ce pour vous l’illustration d’une perte de sens ? 

« Certaines de mes peintures peuvent se voir dans tous les sens. Quand je travaille, je punaise une toile au mur, je commence à dessiner et je tourne d’un quart de tour ma toile et je fais cela très souvent. C’est une question pratique mais je ne donne pas de direction définitive à ma toile. Elle se voit dans tous les sens en général. Mais il n’y a pas de direction en effet. J’ai le sentiment que l’humain se balade beaucoup dans le vide.

Il y a quelque chose de cet ordre-là oui, c’est une peinture insensée. Je ne veux donner ni de direction ni de sens aux choses, c’est toujours plus intéressant d’interroger plutôt que de répondre. Quand je montre mon travail j’interroge en même temps, les interrogations des spectateurs nourrissent les miennes. L’objectif de l’art c’est avant tout de remuer des choses, de créer des questionnements, des émotions ».

On voit très peu le haut du corps, la tête. Vous avez tendance à vous centrer davantage sur le bas du corps, en particulier les jambes. Y a-t-il une raison particulière à cela ?

« Oui tout à fait. L’absence de tête est  choisi pour que chacun puisse s’identifier. Le visage n’est pas apparent pour permettre une dimension intemporelle, pour que rien ne puisse marquer l’époque. La présence très prégnante des jambes et des pieds découle directement de l’influence de  « La Lamentation sur le  Christ mort » de Mantegna, peinture que j’ai vue à Brera à Milan. Cette toile, qui n’est pas très grande, m’a submergé, happé complètement. La représentation de ses pieds au premier plan m’a marqué très profondément. J’ai trouvé cela d’une beauté absolue.

Quand j’ai vu cette peinture de l’âge classique, elle m’a subjugué. Maintenant je réalise qu’il y a des défauts. Cette peinture m’est restée dans l’esprit très longtemps et quand j’ai commencé à faire mon travail d’artiste j’avais tendance à dessiner des pieds mais je ne savais pas pourquoi.  Il a fallu que je me questionne longtemps pour me souvenir à quel point cette peinture m’avait marqué.  J’ai gardé cette empreinte dans ma peinture et j’ai continué à travailler dans ce sens pour donner une vision du corps différente. Un angle de vue par les jambes n’est pas ce qu’il y a de plus courant dans la représentation du corps. J’aime bien continuer à travailler sur le corps, à chercher des angles de vue insolites.

De même, l’image du pied dans la représentation artistique est souvent considérée négativement, ils apparaissent souvent comme un mauvais élément du corps humain. Il y avait cette peinture du Caravage représentant la Vierge allongée avec les pieds sales. C’était une commande de l’Église,  à l’époque les commanditaires n’ont pas accepté la peinture parce que c’était la Vierge et qu’elle ne pouvait pas avoir les pieds sales. Le pied a longuement été considéré comme un élément vil du corps alors que les mains étaient beaucoup plus nobles ».

« POSTURE IMPOSTURE »

 

Vous semblez user de couleurs assez similaires ,assez sombres avec quelques touches de rouge ça et là. Finalement vous optez pour des créations assez sobres. Que vous inspirent-elles en particulier ?

« Oui, au fur et à mesure de la progression de mon travail j’ai restreint ma palette de couleurs. Comme je traite un propos un peu difficile qu’est la violence du monde contemporain, je ne la représente pas, je la sublime à ma façon. Je voulais éliminer l’aspect esthétisant de la couleur pour que la peinture soit parlante par elle-même et ne nous égare pas avec ce qui venait en contradiction avec mon propos. Cela me semblait plus parlant et plus direct.

Le rouge renvoie directement à la passion, certains ont vu une dimension religieuse dans ma peinture mais il n’y en a aucune. Beaucoup de gens y voient du sang, pour moi c’est du rouge, simplement. »

L’on peut également constater que les corps que vous représentez sont pour la plupart des corps d’hommes. Pourrait-on là penser à une forme d’autoportrait ? Pourquoi cette direction vers le masculin ?

« Parce qu’il est plus puissant, plus nerveux, plus en muscles et en anatomie que le corps féminin. Ce que je voulais dire ne pouvait pas se dire par des corps féminins.  L’on peut sentir dans mes peintures de la douleur, de la souffrance. J’avais besoin d’exprimer beaucoup de choses comme cela.   Mettre le corps dans des situations délicates. Ayant moi-même vécu une violence dans l’enfance j’avais besoin d’exprimer toutes ces émotions.

Oui je pense que comme toute représentation artistique l’on s’inspire de soi-même et de son expérience même inconsciemment. Avant de dessiner les corps comme aujourd’hui je faisais des portraits, mes personnages avaient tendance à me ressembler inévitablement, il y a une projection de soi dans ce que l’on veut faire, dans tout ce que l’on fait, même en musique et en littérature par exemple.

A condition d’être sincère  l’on va puiser ce que l’on a au fond de soi pour en faire une œuvre d’art. C’est une question de résilience.  Boris Cyrulnik dit à cet effet que les gens qui ont vécu des choses difficiles dans l’existence vont puiser dans leur histoire et la sortir d’eux pour en faire œuvre d’art. Toute création, selon moi,  ne peut être qu’inspirée par son histoire personnelle sinon l’on est à côté, à côté de soi. Chacun a sa vision du monde et sa propre vérité, une œuvre habitée est une œuvre personnelle de l’artiste ».

« FIGURATION CHRISTIQUE XII »

 

Enfin, je  vous ai proposé de choisir des œuvres qui vous inspiraient ou étaient très importantes pour vous. Que pouvez-vous m’en dire ?

« J’ai déjà évoqué l’œuvre de Mantegna. Après évidemment il y a des œuvres plus contemporaines qui m’ont parlé mais je reviens aux sources. Je me considère comme un autodidacte, j’ai pioché ici et là ce qui m’intéressait et revenir aux sources est crucial, pensons aux grottes de Lascaux. Ces vestiges de civilisations très anciennes, primitives, utilisaient déjà le dessin comme moyen d’expression avant le langage et bien avant l’écriture. Revenir au fondamentaux est toujours quelque chose d’essentiel pour pouvoir se situer, se placer sur une échelle de l’évolution humaine et  comprendre d’où l’on vient. Ainsi l’on réalise le peu que l’on représente dans l’univers par rapport à toute cette histoire de l’humanité. J’aime bien cette idée oui ».

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Réalisé par Léana Zocolan le 20 mars 2021.

 

 

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