Evelyne Galinski, l’interview

Bonjour Evelyne Galinski, vous avez remporté le concours Hubbub Art organisé en partenariat avec le magazine Miroir de l’Art et nous sommes ravis de réaliser votre interview. Nous connaissons votre travail depuis plusieurs années et de nombreux articles y ont été consacré mais nous connaissons finalement très peu l’artiste. Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

 

Depuis l’enfance j’ai toujours adoré le dessin et par la suite mon premier désir était de faire les beaux-arts, mais comme j’étais une jeune femme assez timide et craintive j’ai vite été découragée par les rumeurs qui circulaient autour du bizutage alors sans trop me poser de questions j’ai commencé une formation de coiffure à l’âge de 16 ans. Je n’étais pas quelqu’un de rapide et je ne savais pas faire la conversation aux clientes, je me suis vite rendue compte que ce n’était pas un métier fait pour moi et j’ai arrêté. Un jour un ami m’a proposé de travailler comme graphiste pour une boite de pub. Il m’a demandé si je savais tracer un trait droit… j’ai dit oui, je me suis lancée, j’ai appris sur le tas et j’ai travaillé dans ce milieu pendant 10 ans. Je garde un bon souvenir de cette première expérience. Puis, j’ai pris conscience que cela ne me suffisait plus, je voulais travailler avec l’humain. J’ai ensuite cherché un emploi auprès des personnes âgées, dans les maisons de retraite, mais n’étant pas qualifiée, mes possibilités étaient restreintes. En parallèle je me suis mise à la sculpture. Je naviguais entre les maisons de retraite et mon « atelier » qui n’était autre que mon salon. Jamais je n’ai pensé à exposer mon travail. J’ai mis 10 ans avant que cela ne me traverse l’esprit. A l’époque j’envisageais plutôt de créer un atelier de sculpture au sein des maisons de retraite pour distraire les résidents, il y a eu une possibilité qui n’a finalement pas vu le jour. Mais je me suis entêtée et j’ai mis en place des animations ponctuelles. Mon hypersensibilité a été mise à rude épreuve, certaines personnes âgées ne sont pas tendres, heureusement, ce n’est pas la majorité. Je suis allée au bout de mes capacités, jusqu’à ce que la sculpture s’impose comme mon unique désir alors je me suis donnée les moyens et j’ai recherché mon premier lieu d’exposition que j’ai trouvé très rapidement.

On dit souvent que vos sculptures se situent entre la vie et la mort opposant la libération de l’âme au corps souffrant, offrant ainsi un chemin possible vers la sérénité.  Pensez-vous que ce soit lié à votre expérience ?

 

Non si je me suis orientée vers l’humain et plus particulièrement vers les personnes âgées c’est peut-être en réponse à un manque, j’avais très peu de famille et pas de grands parents dont d’ailleurs on ne parlait jamais à la maison, je crois que j’ai eu besoin de recréer un univers intergénérationnel. Il me semble que tout ce que j’ai fait auparavant m’a conduit à la sculpture. J’ai toujours été obligée de travailler énormément pour acquérir des compétences. J’ai aiguisé mon regard en travaillant dans la publicité. Le travail avec les personnes âgées m’a permis d’assouvir mon besoin de rendre service aux autres et de donner…

Quels sont les artistes qui vous ont touchée, qui ont éveillé en vous cette volonté de transmettre quelque chose ?

 

 Aucun artiste ne m’a donné envie de transmettre quoi que ce soit. Je n’en connaissais pas ou peu. Et puis, quand vous ne savez pas qui vous êtes, ce qui était mon cas, vous n’avez rien à transmettre. Il me semble que la sculpture m’a permis de me révéler à moi-même. Contrairement à ce que pensent certains, ce n’est pas Jeanclos que j’ai suivi, mais mon besoin de donner. J’ai commencé le modelage parce que je voulais faire des cadeaux à mes amis…A cette époque ils étaient trop nombreux et je n’avais pas beaucoup de moyens.  Le cadeau c’est moi qui l’ai eu…car la sculpture est un des plus beaux cadeaux que m’a fait la Vie. Je ne serais pas très originale si je dis que mon artiste préféré, surtout pour ses dessins, et l’amour qui habite son travail, c’est Léonard de Vinci. Il y a certaines sculptures de Jeanclos qui me donnent une forte envie de m’incliner et de faire silence… certains détails de ses sculptures sont pour moi des traits de génie, que je me garderais bien de reproduire…. Je pourrais aussi citer Ousmane Saw dont le travail magnifique m’a tiré d’une impasse en 2006. Certains dessins de mon ami Victor Soren arrivent à me toucher fortement. Mais j’aime le travail de beaucoup de beaux artistes actuels. C’est un bonheur de les découvrir.

Vous avez souvent dit que les traits asiatiques de vos sculptures n’avaient aucune justification et que vos personnages brouillent les pistes. Depuis vous avez été invitée pendant plusieurs mois à travailler en Asie, cela vous a-t-il permis de conscientiser ce qui ne l’était pas ?

 

Il m’arrive quelques fois de ne pas avoir envie de me dévoiler, de donner des explications…J’aime aussi laisser la personne qui regarde interpréter mes sculptures, ce que mon travail me renvoie n’est intéressant que pour moi. Il y a eu quelques fois des personnes qui faisaient spontanément une lecture de mon travail et ces interprétations m’ont beaucoup apporté.  Mais je vais vous faire une confidence, j’ai toujours eu des phobies et quand j’étais jeune adulte certaines d’entre elles pouvaient générer des crises de panique et en particulier tout ce qui était lié à l’Asie. Ça pouvait être déclenché par des ambiances, des goûts, des odeurs, c’était très dérangeant. En 2006 nous sommes partis en Chine, mon conjoint voulait voir l’armée éternelle, la destination ne pouvait se refuser. Malgré mes inquiétudes et à ma grande surprise, aucune panique n’a pointé son nez. J’ai pu constater que cette phobie avait disparue, ce qui m’a ensuite permis de travailler au Vietnam pendant quelques mois.  Nous y avons rencontré de beaux humains. Je ne sais pas ce qui me terrifiait en Asie, mais la sculpture m’a permis de le dire et m’a enlevé toute peur.

Si je dis que mes personnages brouillent les pistes, c’est qu’ils sont juste des humains dans lesquels n’importe qui peut se reconnaître…femme, homme, enfant ou vieille personne…Je ne me suis jamais reconnue autrement que comme « humain », sans genre, sans âge, ou avec tous les genres et tous les âges. Malgré tout, je sais quel âge j’ai et quel est mon genre. Même les origines ne sont pas vraiment définies dans mes sculptures…asiatiques, mais de quel pays ? Un peu africaines…un mélange…

Quand on suit votre travail, on note une évolution, les bandes que vous assimiliez aux pansements disparaissent, le noir se dissipe, comment l’expliquez-vous ?

 

Mon travail suit mon état intérieur, au tout début mes sculptures étaient très noires, je les enfouissais dans la sciure puis je les ai juste saupoudrées de sciures pour les enfumer. Un jour j’avais une sculpture qui avait perdu sa couleur et j’ai voulu la lui redonner en l’enfumant à nouveau mais le résultat ne me plaisait plus, j’étais arrivée au bout de quelque chose. Je fais attention aux signes que me donne la Vie et j’ai compris que le noir qui m’habitait (la peur en l’occurrence) se dissipait. J’ai toujours aimé le blanc, en particulier la porcelaine mate, mais je ne m’autorisais pas à aller dans ce sens… ce n’était pas le moment…Aujourd’hui mes sculptures sont blanches et j’assume pleinement ce virage. A l’heure actuelle, les blessures s’étant cicatrisées, les bandes de gaze ne sont plus des pansements, mais des parures légères…

Lorsque vous touchez à la fratrie il s’opère une magie, on y voit de la tendresse, une confiance illimitée, un lien indéfectible, quelle est l’œuvre qui vous raconte ?

 

Il y a en particulier une sculpture avec 2 enfants réalisée pour le challenge Egregore en 2015, sur le thème du bonheur. J’ai trouvé une photo de 2 enfants, une petite fille et un garçon plus âgé qui se faisaient un câlin, cela m’a renvoyée immédiatement à ma relation à mon frère. J’ai perdu mon père à l’âge de 4 ans, mon frère en avait 6. Lorsque qu’il y a eu ce challenge, cette œuvre s’est imposée à moi comme une évidence, mais le bonheur pour moi c’était avant la mort de mon père. A cette époque, j’adorais mon frère, dans cette sculpture il y a le bonheur perdu.

 

PI-HI-PI

Je vous avais demandé de choisir une œuvre qui a une signification particulière pour vous, vous avez sélectionné « Ouli», pourquoi ?

 

J’ai fait une sculpture d’un enfant allongé pour laquelle il s’est passé quelque chose de très particulier. Une de mes connaissances avait un fils qui avait une maladie grave et était en phase terminale. J’avais commencé une sculpture qui représentait un enfant qui dormait. Un jour lors de notre marche quotidienne avec mon conjoint, je pensais à ce jeune homme et surtout à sa mère… je pleurais. Pendant ce moment hors du temps, j’ai compris que le moment de la mort d’un être proche, est celui où l’on n’a qu’une chose à faire, se connecter à l’amour, celui qu’on est capable de donner et celui qu’on est capable de recevoir…C’est un moment où l’on peut faire grandir l’amour en soi, au lieu de s’accrocher juste à sa tristesse. J’ai passé les 3 jours suivants à travailler sur cette œuvre dans un état second. Elle a été vendue à quelqu’un qui sans le savoir avait des points communs avec ce jeune homme, elle était faite pour lui.

Ça m’a appris que l’amour pouvait remplacer le chagrin, ce fût une véritable révélation qui m’a aidée dans les épreuves de la vie.

Ouli

Vous préparez une nouvelle exposition avec une évolution notable dans votre travail, le blanc vient remplacer la noirceur, avez-vous une appréhension sur la perception que votre public pourrait avoir de ce nouveau travail ?

 

Non aucune, je n’ai jamais eu d’appréhension avant une exposition alors que je suis toujours profondément timide, même si je parais extravertie. Cela peut sembler incompréhensible mais je crois que je suis en accord total avec moi-même, je fais ce que je dois faire, je suis là où je dois être.

Kto

 

Interview réalisée par Sabine Botella et publié dans le numéro 117 de Miroir de l’Art

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Réponses

    1. Merci Somimax, Evelyne nous a livré avec une grande sincérité ses mots que j’ai recueillis très précieusement. Je suis ravie que cela vous ait permis de la découvrir plus intimement.

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